La jeune fille et la montagne - Roman évolutif !

Le destin de Nao, jeune orpheline du village sur la montagne, étroitement lié à l'histoire de la vieille Mahiya, les mènera aux portes de la légende la mieux gardée qui soit. Entre mythe et réalité la frontière est parfois sidérante.

21 juillet 2008

XII/ Car ton nom

  « Tu as raison, certaines choses sont fausses. »

  Mahiya s’était levée. Mains dans le dos, elle se tenait devant la fenêtre. Elle se tourna vers Nao.

  « Ou plutôt, elles sont maquillées. Dissimulées. »

  La jeune fille essayait de calmer son cœur ; il battait la chamade, galopait en elle, accélérait sa respiration. On aurait dit qu’il était encore plus excité qu’elle.

  « Ce Village a plus de deux mille cycles. »

  Impossible ! Ce chiffre ne représentait rien, il était aussi inaccessible que les montagnes sous l’horizon. Combien de générations s’étaient-elles succédées ici ? Combien d’yeux avaient-ils vu la Vallée Blanche ? A combien de vies la Mer de Nuages avait-elle servi de tombeau ?

  « Il a été fondé par les vrais Ancêtres. Pas ceux des livres, non. Ceux qui venaient de l’Extérieur. »

  Ecouter. Avec attention.

  « Ils ont gravi cette montagne et ont bâti les premières maisons. Avant eux, il n’y avait pas de Vallée interdite, de Rivière maudite, de nuages immobiles. »

  Une Rivière maudite ??

« Ils sont arrivés à quelques centaines. Ils avaient fait le plus grand voyage que l’on peut imaginer, petite. Des lunes de marche à travers les forêts, les champs, les plaines et leurs vases stagnantes. Ils avaient traversé des étendues d’eau qu’un seul regard ne pouvait totalement embrasser ; des océans, des mers –voilà pour les noms, autant de merveilles plus profondes que la nuit qu’aucun Villageois n’a jamais vues depuis. Ce sont des eaux vivantes, tantôt calmes comme l’huile des bougies, tantôt plus déchaînées qu’un monstre mousseux, hurlant sa rage bouillonnante. Ce sont comme des miroirs infinis qui éclatent la lumière en des kyrielles de petits grains et que l’on parcourt, à la force du vent, sur des embarcations faites de bois et de tissu. Il y vit tant de poissons, sous tant de formes, de tailles et de couleurs différentes qu’il faudrait l’Eternité pour les compter tous. Rien à voir avec les ombles de notre ruisseau ! » La vieille continua : « Les Anciens, donc, avaient parcouru le monde. Ils avaient fui. Car, pour une raison ou une autre, le peuple dont nous descendons avait été choisi pour protéger un Trésor et lui offrir un abri, loin des Autres et de leur folie.

« On a oppressé, torturé, pillé pour voler ce Trésor et le faire disparaître. Des innocents ont été tués dans des guerres idiotes. Ce Joyau est une grande force –incommensurable, même– mais aussi la plus grande faiblesse de notre histoire. Il attise la jalousie, les rivalités, et divise les esprits ; on a voulu l’exploiter, l’utiliser comme un vulgaire outil, tirer profit de ses pouvoirs. Il traîne malgré lui l’âme vers ce qu’elle a de plus sombre et manipulateur, comme la cupidité ou la soif de pouvoir. On a répandu en son nom la mort et la désolation ; tu comprends bien qu’il fallait l’éloigner des malveillants.

« Les Anciens avaient le conflit en horreur ; ils évitaient la confrontation à tout prix et acceptaient de ne pas transformer leur tristesse en haine stérile. Les Autres les harcelaient, menaçants, intolérants, désirant leur ôter un droit fondamental : la pensée libre. Mais ils n’ont jamais répliqué, bien qu’ils possédaient de quoi repousser leurs ennemis. Ils pensaient qu’en répondant par la force, ils deviendraient aussi mauvais qu’eux.

« La philosophie prenait beaucoup de place à leur époque ; la recherche du savoir, la poursuite de l’essence des choses, de l’absolu, voilà ce qui rendait nos Ancêtres différents. Ils débattaient longuement, s’interrogeaient sur le Trésor qui leur avait été confié, espérant y découvrir des réponses au Monde. Ils avaient trop d’avance, étaient trop érudits. La paix, le dialogue, la considération de l’autre, l’amour aussi, étaient des convictions peu adaptées à ces temps d’obscurantisme.

« Un beau jour pourtant, las de cette violence incessante et de l’avenir qui s’assombrissait, ils sont partis pour de bon. Le Trésor le leur permettait. L’imposait en même temps. Ils ont assumé leur destin, et se sont exilés vers l’Est avec les persécuteurs sur les talons.

« Nos Ancêtres ont perdu beaucoup des leurs dans ce périple. Malgré tout, ils n’ont jamais utilisé les pouvoirs du Trésor avant d’arriver ici, au pied de notre montagne. Ils le respectaient trop –le redoutaient, plutôt– pour s’en servir à tort. Les Autres ne s’étaient pas fatigués ; ils jetaient toutes leurs forces dans la poursuite, certains, fous comme ils l’étaient, que la démesure paierait. Ils étaient des milliers et plus encore, et sacrifiaient leur dignité, leur intelligence, leur condition d’êtres humains, dans une flambée de sauvagerie. Il s’en fallut de peu pour que tout bascule ; le Trésor faillit être perdu ! On fut forcé de l’utiliser, sous peine de courir à la catastrophe. »

Elle s’arrêta et jaugea Nao. La petite essayait de comprendre.

« Les Anciens ont isolé la montagne : le Trésor a créé une rivière infranchissable, arrachée à la Terre dans un fracas assourdissant ; un rempart absolu contre le reste du monde, sans fond, affamé, qui avale les âmes de tout ce qui essaye de le traverser. Le Protégé a ensuite façonné une vallée repoussante, sombre et froide, pleurant la tristesse de cette histoire, et l’a recouverte, comme pour l’oublier, d’une Mer de Nuages immobile. Les Autres ont très vite abandonné… La Rivière maudite a englouti les nageurs, les embarcations, les chevaux et leurs cavaliers. Elle a dévoré les autres, aussi ; ceux qui ont tenté de construire des ponts, ou de relier les rives avec du cordage. Tout ce qui passait dans ou au-dessus de l’eau disparaissait en elle. Ce fut une libération, une renaissance : notre peuple était hors de danger.

« Ensuite, il a fallu vivre. Trouver un endroit où s’installer, et s’adapter. Et pour cela, les rescapés ont convenu avec le Protégé de la nécessité de cacher la Vérité. Non pas pour l’oublier, ou parce qu’ils en avaient honte, mais pour préserver une quiétude qu’ils savaient désormais impossible ailleurs. Leur Jardin et le Secret qu’il renfermait devaient se faire discrets. Devenir une fable, une comptine pour enfants. Les Ancêtres avaient une double mission : protéger leurs descendants, et défendre le monde contre lui-même. Contre ce Trésor si précieux mais tellement dangereux. Et pour cela, on a raconté de belles histoires. Le temps a fait le reste. Les légendes sont devenues ce qu’elles sont, et ceux qui savent, les Gardiens, sont peu nombreux. »

Ainsi donc la vieille savait. Nao comprenait maintenant son air énigmatique. Elle demanda :

« Le Trésor…qu’est-ce que c’est ? »

La vieille haussa les sourcils :

« Il est la plus grande richesse du Village » répondit-elle avant d’enchaîner :

« - Il est celui par qui tout est arrivé.

   - C’est un livre ?

   - Non.

   - Une arme ?

   - Non plus.

   - Un Ancêtre ?

   - Pas vraiment.

   - De la magie ?

   - Ça y ressemble, sans en être réellement.

   - Mais alors, qu’est-ce que c’est ? » implora l’adolescente.

Mahiya souffla.

« C’est un Dieu, ma petite. »

Nao ne connaissait pas ce mot. Personne ne connaissait ce mot. Il fallait le lui expliquer :

« Un Dieu est un Être suprême. Capable de tout. Il est le Monde, il est la Vie. Il n’a pas de début et pas de fin. Il est cette Unité dont tu m’as parlé il y a peu ; l’absolue clarté du Tout, la raison et le but de chacun. Il est en chaque chose. Celui dont tu n’as pas besoin de dire le nom pour le rendre réel. »

Insensé. Tout ce que la jeune fille vivait était insensé.

« C’est un Villageois ? »

Mahiya s’éclaircit la gorge.

« - En quelque sorte.

- Donc, s’il n’est pas mortel, il est encore parmi nous ?

    - Ce n’est pas une bonne question. Il n’a jamais cessé de l’être. Il ne peut pas être réduit à des limites de temps ou d’espace ; sa réalité est bien au-delà de notre esprit, inimaginable, incompréhensible. Les corps qu’il emprunte ne sont que des moyens, des vecteurs, pour se rendre accessible à nous.

    - Est-il dans un corps en ce moment ? (L’adolescente s’impatientait.)

    - Tu vas bien trop vite, jeune fille. Cela fait longtemps qu’il n’a plus pris chair.»

Nao ramassait les débris de cette conversation pour les rassembler en une forme qu’elle ignorait, les doigts englués de consternation. Alors comme ça, certains Villageois avaient toujours su qu’on envoyait les Traverseurs à la mort. On faisait semblant. On mentait. Pourquoi ?

« - Parce que la tradition de la Traversée a une origine peu claire. Il semblerait que certains d’entre nous, il y a fort longtemps, aient voulu retourner au Monde plus vite que prévu. Le Secret avait été oublié par les nouvelles générations, et ses Gardiens n’ont pu s’opposer à l’éclosion de cette coutume.

- Et qu’est-ce qui était prévu ?

- Ce qui vient d’arriver. Le Retour de Pior. »

Il y avait tant de questions à poser, de mystères à éclaircir, que la jeune fille ne savait plus par où continuer :

«  - Pior est revenu ?? Vivant ?!

- Ce matin même.

- Comment le savez-vous ?

- Il était attendu.

- Par les Gardiens, bien sûr.

- Oui. Les prédictions du Trésor étaient écrites.

- Que disent-elles ?

- Que le temps est venu pour le Village de s’ouvrir à nouveau au Monde et aux Autres.

- C’est le Protégé qui a annoncé cela ?

- Oui. Les gens n’avaient plus besoin de lui ici. Alors, avant de quitter le corps qu’il habitait, il a raconté aux premiers

Gardiens ce que le futur réserverait au Village. En une nuit, et juste avant que le soleil n’ouvre un œil, les Protecteurs ont écrit le Livre de la Création sous sa dictée.

- Il raconte l’histoire du Village…et notre avenir proche, si j’ai bien compris ?

- Exactement. Il était dit que deux mille cycles après le Début, le Secret serait découvert. Pior a lu le Livre ; dans quatre jours, le Trésor sera de retour. C’est le Renouveau qui nous attend désormais.

      - Pourquoi me dire tout cela ? »

La vieille prit les mains de Nao et les caressa avec tendresse. On aurait dit qu’elle  prenait un peu des forces de la jeune fille, comme pour se rendre capable d’annoncer :

« Car ton nom est écrit dans le Livre, ma petite. »

Posté par kazar à 19:08 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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