La jeune fille et la montagne - Roman évolutif !

Le destin de Nao, jeune orpheline du village sur la montagne, étroitement lié à l'histoire de la vieille Mahiya, les mènera aux portes de la légende la mieux gardée qui soit. Entre mythe et réalité la frontière est parfois sidérante.

03 septembre 2008

XIII/ La première strophe

Au début Lia n’en crut pas un mot ; elle pensa même son mari délirant. Mais plus le temps passait, plus les mots défilaient, et plus elle acceptait ; tout devenait logique. La façade du Village était trop lisse. Ce qu’elle avait enseigné aux enfants, aidée par les livres menteurs, était une couche de peinture malhonnête ; des couleurs pâles sur des statuettes de porcelaine. Elle se sentit humiliée, utilisée et, pire, vide de sens.

-         Et dehors, là-bas… (elle hésitait).

-         Le Monde. Les Autres.

-         Se souviennent-ils de nous ?

Probablement pas. Évidemment.

-         Le Soigneur savait tout, Lia…

-         Oui, c’est vrai, souffla Bagil dans leur dos.

Il avait glissé jusqu’à la chambre, plus silencieux que l’air. Et il leur expliqua, sans se dérober, la raison de son silence. Les raisons qui poussent les hommes à mentir à leurs semblables ; les principes de précaution, le sacro-saint devoir de protection, et tout le baratin paternaliste.

-         Il y a des choses qui transcendent le bénéfice individuel, tu sais, au profit de la collectivité, et-

-         Conneries ! La collectivité, c’est les individus ! Pior a failli crever avec vos grandes idées !

-         C’est vrai. Et j’en suis désolé. Mais nous savions qu’il reviendrait. Il ne pouvait pas en être autrement.

-         Qui ça, nous ? enchaîna-t-elle.

-         Les Gardiens.

-         Bien sûr. Votre bande secrète, oui. Des manipulateurs, voilà tout ce que vous êtes !

-         Ecoute, Lia, je-

Mais elle lui lança un regard si noir, si dur, non négociable, qu’il se tut. Elle ne voulait plus l’entendre. Elle n’aimait pas les tromperies, et le vieux était accusé de la pire d’entre elles. Selon Pior, seuls trois Gardiens connaissaient la vérité : le Soigneur, le Forgeron et la Veilleuse ; tous avaient été initiés par les précédents afin que rien ne fût laissé au hasard. Ils avaient préparé, dans l’ombre, le Retour du Trésor et la Grande Traversée. Ils avaient tous regardé le Traverseur s’évaporer, avaient tous essayé de réconforter sa femme, feignant la peine. Les traîtres !

-         Il faut réunir le Conseil, dit le blessé.

Femme et Soigneur acquiescèrent. L’une pensait que le destin du Village n’appartenait qu’à ses habitants, l’autre était d’accord. Puis Lia, incapable de se concentrer :

-         Et Nao…pauvre petite…doit-elle vraiment supporter tout ça ?

Bagil pensa : oui, pauvre petite. Et même : en sera-t-elle capable ? Alors la première strophe bulla en lui :



Qu’une enfant se lève
Au petit matin
Et s’écrie : Je sais !

Qu’adultes s’élèvent,
Lui prennent la main
Et répondent : Montre-nous !


-         Laisse-nous, maintenant.

Alors le Soigneur s’en fut. Il ne l’entendit pas clairement, mais fut persuadé que le petit susurrement qui flottait dans son sillage ressemblait à un :

-         Merci quand même, Bagil.

Et il sourit. Et il quitta sa maison.

      Les hurlements du métal rougi, plongé dans l’eau froide, avaient couvert l’arrivée du Soigneur. La lumière commençait à décliner et la vapeur, épaisse et puante, se découpait à contre-jour aux portes de l’atelier. Xael battait le fer avec cette précision qui faisait de lui le meilleur forgeron depuis bien longtemps —d’après les dires de Bagil— et il mettait dans son art tout ce qui était possible de passion, d’envie et de méticulosité. Même après autant d’années, ses journées finissaient toujours courbatues et ses ongles, cassés ras. La fatigue au corps, elle, ne parlait jamais plus fort que le bonheur d’une vie accomplie ; et puis, la mission du Forgeron, Gardien du Secret, valait bien qu’on travaillât le cœur enjoué. Surtout depuis trois jours.

-         Alors mon ami, où en es-tu ? résonna la voix du géant.

-         Bagil ! Tu m’as fait peur. (Il sourit et se remit à la tâche :) Je suis en retard. J’ai peur de ne pas y arriver…

-         Ne t’inquiète pas. Tu dois y arriver.

Xael s’interrompit à nouveau, las. Sous la sueur et la crasse, le doute :

-         Arrête un peu avec ton Livre ! Tu penses peut-être que le Sceau se forgera de lui-même ? Si je ne le fais pas, si je décide, là, comme ça, de m’arrêter, qu’adviendra-t-il ? Rien, tu le sais bien. Alors laisse-moi mes angoisses. Tout doit être prêt pour demain soir.

-         Ce n’est pas ce que je voulais dire.

-         Bien essayé quand même ! (Et il reprit le labeur)

-         Xael, s’il te plaît ! gronda Bagil en le saisissant aux épaules. Restons unis ! J’ai peur moi aussi, figure-toi. Mais nous ne devons pas flancher. Pas maintenant.

Le forgeron se liquéfia. Ses traits se diluèrent en un abattement profond, flasques comme une baudruche percée.

-         Je sais que tout sera fini demain. Mais je crains pour le jour d’après.

-         A nous de le rendre meilleur…A nous de l’écrire !

-         Tu sais, toi, ce qui se passera ?

-         Pas le moins du monde.

Il ne mentait pas : le Livre se terminait dans quelques pages et n’aurait bientôt plus grand-chose à raconter.

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