06 septembre 2008
XIV/ Je ne veux pas d'elle
La nuit était tombée jusque sur les rochers où Nao restait silencieuse. Depuis cet après-midi, tout avait changé. De façon un peu trop radicale. Elle avait entendu ce que la vieille avait eu à lui dire et, finalement, le regrettait. Parce que cette histoire la dépassait, parce qu’elle se sentait incapable de tout assumer ; parce que beaucoup trop d’espoirs seraient fondés sur elle, petite orpheline, fleur fragile à peine éclose. Oui, c’était une belle histoire. Oui, selon le point de vue, c’était très séduisant. Mais la jeune fille ne se croyait pas faite pour les grandes choses. Les —comment avait-elle dit, déjà ?— les choses profondes. Méditer sur un rocher glacé est bien différent de ce qui allait lui être demandé. D’ailleurs, qu’allait-on lui demander exactement ? Mahiya n’avait pas été très claire.
- Tu es le Trésor, Nao.
- Comme ça ? Juste parce que vous me le dites ?
- Non ; parce que tu es réellement cela. Enfin, si tu le décides.
- Désolée, vous vous trompez. Je n’ai aucun…pouvoir. Je suis une enfant comme les autres !
- Tu sais bien que non.
- Et si je choisis de ne pas être ce que vous me proposez ?
- Je ne propose rien, Nao. Je ne fais que t’ouvrir les yeux sur ce que tu peux devenir.
Et comment devenait-on, du jour au lendemain, un Dieu ? Comment entrait-on dans les habits, taillés il y a bien longtemps déjà, d’un Enfant tout-puissant ? Comment accepter le sort que d’autres avaient décidé pour soi ? Se sentir concerné par des légendes, des faits qui remontaient aux origines du Village ? Assumer les responsabilités d’une révolution, d’une traversée vers l’inconnu ? Guider un peuple ?
Nao ne voulait pas être un moyen, un pantin sorti de nulle part agité aux yeux du monde comme preuve de mouvement. Il lui vint l’affreuse pensée que, tout compte fait, elle n’était pas maîtresse de son destin. Et cela fit poindre, sous la lumière timide d’une nuit sans nuages, un peu d’eau aux coins de ses yeux.
L’inacceptable,
C’est seulement ce que tu te crois
Incapable d’accepter.
Les parents de Sasha fumaient sur les grosses marches de leur perron. La voix pleine de délicatesse, ils parlaient avec la discrétion qui s’impose à l’heure où dorment les gens. Ils profitaient du calme et se retrouvaient à la lumière complice d’une lampe à huile, riant de ces instants comme pour les faire durer un peu plus. Nao pensa à son père : avait-il jamais regardé sa femme avec autant de connivence ?
- Nao ! Que fais-tu là à cette heure ? Ça va ?
- Bonsoir, Kalie. Bonsoir, Pariste. J’avais besoin de vous voir. De voir Sasha.
- Bien sûr, dit l’homme en se levant vers elle. Viens au chaud. Il y a de la soupe.
- Tu as mis du laurier ? brillèrent les yeux de l’adolescente, redevenue enfant.
- Oui, comme au bon vieux temps ! rit la femme.
Dans le salon, il faisait doux. Sasha dormait près du feu, le visage détendu. Qu’il avait changé ! Etoffé, les traits plus forts, dégageant une force toute virile, il était pourtant le même. Nao en fut soulagée ; elle voulait retrouver ce qu’elle avait perdu et oublier l’âge adulte qui lui tendait les bras. Kalie réveilla son fils ; lorsqu’il comprit qui se tenait là, un peu gênée, un peu perdue, il sourit aux anges :
- Nao…depuis quand n’es-tu plus entrée ici ?
Tous s’attablèrent et l’on se demanda, en silence, ce qui pouvait bien amener la jeune fille. Elle avait l’air affaibli. On parla d’un peu de tout, de beaucoup de rien puis, devant le malaise qu’ils sentaient en Nao, Kalie et Pariste s’éclipsèrent : les jeunes oublient parfois que les vieux l’ont été avant eux.
Alors, une fois la soupe avalée, les adolescents glissèrent vers le silence nocturne, les pieds nus et chatouillés par l’herbe endormie ; l’obscurité leur évitait des regards trop francs et ils se parlèrent comme s’ils ne se voyaient plus. Ils échangeaient avec retenue, avec une incertitude puérile, comme s’ils avaient été étrangers. Mais très vite, ainsi qu’on reprend une vieille habitude abandonnée, ils oublièrent d’être maniérés. Sasha tenta une première blague :
- Alors comme ça, tu viens exercer ta magie noire sur un pauvre petit gars comme moi ?
- Quelle magie noire ?
- Eh bien, je sais que tu es le nouveau disciple de la sorcière, maintenant ! Je t’ai vue ce matin !
Il rit. Et cela fit un bien fou à la fille.
- Ce n’est pas une sorcière, bouda-t-elle.
- Ah bon ? Elle ne mange pas d’enfants ?
- Si, mais seulement les bruns, tu n’as pas de souci à te faire !
Elle souriait de tout son air mutin et se sentait bien. Même plus que bien.
- Et puis d’abord, depuis quand m’espionnes-tu ?
- Depuis toujours !
- Hé ! Voyeur ! (Elle lui tapa sur le bras)
Il l’attrapa par les hanches, la jeta sur ses épaules comme il l’eût fait d’un sac de grain et tournoya, encore et encore. Leurs rires se mélangèrent, tourbillonnèrent dans le ciel impassible, et moururent doucement, petits essoufflements amusés. Les deux chiens fous s’allongèrent sur le dos, tête contre tête, bras écartés dans la rosée qui somnolait, et ils se sentirent plus proches de la voûte étoilée qu’ils ne l’avaient jamais été.
- Tu m’as manqué.
Elle l’avait surpris. Ç’aurait dû être à lui de s’excuser pour tout ce temps perdu. Il ne savait quoi répondre sans que cela en parût forcé. C’était lui l’homme, après tout !
- J’ai été stupide.
Allait-elle se taire ?
- Non, c’est moi le crétin.
Redoutant sa réaction, il se tut et attendit.
Elle reprit, sereine :
- T’es-tu déjà senti incapable ?
Il réfléchit, puis :
- Non.
- Jamais rien ne t’a paru insurmontable, alors ?
- Non plus. Si c’est difficile, je redouble d’efforts. Je ne m’avoue jamais vaincu.
- Comment fais-tu ?
- Je pense que la question est « pourquoi ? ».
- Alors pourquoi me sens-je si petite ? Si minuscule ?
- Parce que tu es une fourmi !
Le silence fut amusé de cette remarque. Il le fit savoir.
- Tu sais où tu vas, toi ?
- Nao, personne ne le sait. Je fais des choix qui changent ce que je suis. Chaque jour. Pourquoi cette inquiétude ?
Elle lui répondit que ce serait long, très long, à expliquer.
- Ce n’est pas grave. Nous avons la nuit devant nous.
Une chouette hulula une première fois pour encourager la jeune fille, et une seconde, un peu plus tard, pour dire qu’elle ne comprenait plus rien à cette histoire enivrante.
- Et alors ? Qu’est-ce qui te dérange, dans le fait d’être cet Enfant ? (Il était excité comme un gosse qui croit aux comptes que lui lit sa mère le soir)
- Je ne sais pas…
- Écoute. Je ne suis peut-être pas très malin, mais il y a des choses que je sais.
- Je n’aime pas t’entendre dire ça.
- Si tu es quelqu’un de grand, tu dois respecter les autres. Tu dois t’assumer. (Il s’assit).
- Mais ce matin, j’étais comme tout le monde ! J’allais au puits, je caressais mon chat, je cueillais mes fruits…Et d’un coup, on me dit qui je suis. Qui je suis vraiment. On me dit que je l’ai toujours été, que j’avais été prévue —tu entends ça ?— et qu’une vieille veillait sur moi depuis mes premiers jours ! Aujourd’hui, on m’a présentée à une autre Nao. Je ne veux pas d’elle.
- De laquelle veux-tu, alors ? (Il durcissait le ton) De l’orpheline recluse ? De la jeune femme repliée sur elle-même, loin de tout, loin de sa propre vie ?
Il sut qu’il était allé trop loin, emporté par la fougue que lui inspirait l’abattement de son amie ; elle ne répondit que bien plus tard :
- Je ne sais pas ce que je veux.
- Et moi, je ne veux pas être le seul à croire en toi.
- Mais je suis bien trop jeune !
- Et les autres bien trop vieux.
Ils restèrent allongés jusqu’à ce que la lumière, délicate, décolle la couche de vernis noir plaqué aux cieux.
Personne ne sait,
Personne n’ignore.
Tu crois
Et tu apprends.
L’autre est tout ce qui te manque
Pour te découvrir toi-même.
