23 septembre 2008
XVI/ Demain à l'aube
La salle grouillait. Les jeunes, les vieux, les femmes, les enfants et les chiens, tout le monde était présent, trépignait, s’impatientait ; l’excitation était palpable, tendait l’air comme avant l’orage. On sentait la foudre prête à craquer. La nuit aurait bien calmé les esprits mais elle était aussi curieuse que l’assemblée. Pior, lui, était assis sur l’estrade centenaire, aux côtés du Soigneur et du Forgeron. Ses bandages ne dissimulaient pas la maigreur qu’il avait rapportée avec lui ; ses os, saillants, tranchants, semblaient sur le point de s’effondrer en un petit tas, en un entrelacs décharné que le vent disperserait sans peine.
Peu à peu, on se tut. On libéra l’air de tous les murmures inutiles. On s’assit, retint son souffle. Le Traverseur se mit à parler. Il fallait se concentrer pour l’entendre. Il raconta sa traversée, les Forêt du Nord, la Rivière ; c’était nouveau, c’était terrifiant, ça laissait place aux hypothèses les plus folles et aucune question ne fut posée jusqu’à l’apparition du Livre.
La curiosité fit place à la peur. Qui se transforma en colère.
On voulait savoir. Qui, pourquoi, comment.
Une rumeur roula dans la foule, gonfla comme brioche au four, allait et venait, ondulait dans la salle, se brisait sur les murs ; un océan de contestation s’agitait, menaçant.
Quand Bagil prit la parole, sa voix, d’habitude assurée, avait perdu de son autorité. Il ouvrait les bras, se voulant maître de la situation ; mais les réactions ne furent pas celles qu’il attendait. L’agressivité s’installait dans les regards, tirait les traits et écorchait les voix. On serrait les poings, on accusait, on menaçait.
— L’inconnu fait peur, se défendait le Soigneur, mais il n’est pas dangereux pour autant !
— Menteur !
— Je vous assure, notre avenir est là-bas, au-delà de la Vallée.
— Pourquoi te ferions-nous confiance ? Tu nous as trompés depuis si longtemps !
— Nous vous avons protégés. Nous avons protégé l’Enfant.
— Qui sont les autres gardiens ? hurla une femme.
— Moi.
— Et moi.
Les deux réponses avaient éclos du champ de visages. Mahiya avait parlé avec douceur. Xael s’était levé et affrontait les regards furieux. On l’insulta. Lalie n’osait rien dire. Son mari lui avait menti, à elle aussi. Mais elle sentait bien que c’était pour une bonne raison. Elle se rassurait en silence : elle ne se trompait jamais. Le Forgeron continua :
— Je devais préparer le Sceau.
— Quel Sceau ?
La foule n’était qu’une bête à mille têtes. Une bête enragée.
— Celui qui permettra le retour du Trésor.
— Qui est cet enfant maudit ?
— Vous le saurez demain matin, dit la vieille.
Elle était détendue, contrairement aux deux autres Gardiens, et déteignait sur les villageois. Mahiya ne pouvait pas leur vouloir de mal. Elle leur souriait trop bien pour ça.
— Si nous sommes tous d’accord pour lui confier notre destin, continua-t-elle.
— Mais on ne sait pas ce qui nous attend dehors ! Vous dites que le Livre ne raconte plus rien après le Retour !
— C’est vrai, reprit Bagil. Il ne dit presque plus rien. Seulement quelques strophes.
— Lis-en une ! intima un homme au visage tout rouge.
Alors le Soigneur ouvrit la copie du Livre qui lui avait été confiée et lut les premières phrases du lendemain :
Tu seras certain de prendre la bonne décision.
Mais sois sûr d’une chose : un choix n’est ni bon
ni mauvais.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Mahiya se leva à son tour. Elle se dirigea vers Pior, lui posa les mains sur les épaules et parla ainsi aux habitants du village :
— Ça veut dire que tout ce que nous faisons a une incidence sur ce que nous serons. Ce soir, il faut décider entre ne pas changer, rester ici à jamais, et partir.
— Pourquoi devrions-nous partir ? Nous sommes bien ici ! Et qui sait ce qui nous attend là-bas ? Ne risquons pas de tout perdre !
Certains acquiesçaient, d’autres réfléchissaient, hésitaient puis s’opposaient :
— Non, on étouffe ! Cette montagne est tout ce que nous avons toujours connu ! Nos enfants s’affaiblissent à chaque génération !
— La vie est bonne au Village ! On ne souffre de rien !
— On ne vit pas : on attend de mourir ! Des cycles sans nouveauté…tu parles d’une vie ! Le monde, après la Rivière, sera d’une richesse inouïe !
Le désordre gagnait à mesure que les camps s’affrontaient. L’enjeu était bien différent de ce dont on avait l’habitude de débattre. Chacun apparaissait différent des autres, prenait conscience qu’il ne devait sa vie qu’à lui-même. On ne distinguait plus rien dans cette marée de cris. Il fallut plusieurs minutes à Mahiya pour se faire entendre :
— Puisque nous ne sommes pas d’accord, il va falloir voter. Qui veut partir ?
On compta les mains levées. Puis :
— Bien. Maintenant, qui veut rester ?
Impossible de départager ; personne ne voulait changer d’avis. Même après trois votes. Il fallait trouver une solution. Elle vint d’une femme timide que la gêne rendait belle :
— Envoyons donc un petit groupe de volontaires pour explorer ce qui se trouve au-delà des montagnes !
Le silence qui suivit cette remarque présageait l’accord de tous. À la question « Qui est pour l’envoi d’un groupe d’éclaireurs ? » toutes les mains se levèrent d’un même geste. Mais les volontaires manquèrent. On voulait envoyer quelqu’un d’autre que soi.
Pior leva la main. Un frisson parcourut les visages, désapprobateur mais pas trop. Le Traverseur connaissait le chemin. Il ferait un bon guide. Lia voyait dans ce voyage l’occasion rêvée de fuir ce village dégénéré : elle caressa l’air au-dessus de sa tête. Lalie hésita longtemps, persuadée qu’il fallait s’en aller d’ici ; elle regarda son mari, serra très fort la petite main de son fils, et leva la sienne. Xael la suivit. Alors que même les hommes de la défense n’osaient pas se proposer, Sasha surprit tout le monde en émergeant de la foule ; il était si jeune ! Mahiya en fit de même. On ne la croyait pas capable de supporter ce périple mais on ne dit rien. L’égoïsme se satisfait souvent du malheur de l’autre.
Puisque plus aucun habitant ne se manifestait, Mahiya conclut :
— Que tous les volontaires se tiennent prêts. Demain matin, à l’aube, nous partons. Que ceux qui restent nous souhaitent bonne chance.
Et elle se leva. Lorsqu’elle passa le pas de la porte, la nuit l’effaça. On se leva sans effusion. Le choc avait engourdi les ardeurs, et plus personne n’était sûr de rien.
Crevée par la porte ouverte, la pièce se vida doucement. Bientôt, à la lumière des bougies fatiguées, ne restait plus que le petit groupe désigné, ainsi que Bagil et Nao, qui avait observé en silence.
Le Soigneur en profita :
— Maintenant, il ne nous reste plus que le Réveil. Nao ? (Elle leva les yeux) Tu te sens prête ?
Elle avait réfléchi. Longuement. Sa décision était prise depuis la nuit où elle avait revu Sasha. Alors elle dit :
— Oui.
— Xael, continua le vieux, il est l’heure. Mes amis, dit-il aux quatre autres, seuls les Gardiens ont la charge du Retour. Rentrez chez vous. Dormez bien : demain commence notre voyage.
La petite troupe comprit et se dissipa. Bagil corrigea :
— Sauf toi, Lia.
Surprise, la femme s’arrêta. Elle dit, comme s’il eût existé une autre Lia :
— Moi ?
— Oui.
Les langues n’avaient plus besoin de s’agiter. On ne parlait plus pour ne rien dire.
— Raccompagne ton mari et retrouve-nous chez moi, acheva le Soigneur. Vite. Nous manquons de temps.
Quand ils ne furent plus que tous les trois, Bagil, Xael et Nao se regardèrent dans un mélange de confiance, d’espoir et de crainte. Le Forgeron sortit, d’une bourse pourpre accrochée à sa ceinture, une pièce de métal qui brillait avec force. On aurait dit la roue du vieux moulin. Elle était petite mais fascinante ; elle avait été battue avec soin et ses rondeurs, ses crêtes, ses plats et ses creux approchaient de la perfection. Quand la lumière s’y découpait, tranchée par l’alliage brun, elle explosait aux yeux, éclairait les visages. On aurait cru l'oeuvre vivante. Posée dans la grosse main du Forgeron, dans cette main si abîmée, elle respirait calmement. Elle vibrait ; et Nao, hypnotisée par ces quelques grammes scintillants, mourait d’envie de les saisir et les caresser. Le métal était si lisse qu’on s’y voyait dedans, tout déformé ; la jeune fille y découvrait son propre monde, tordu, étiré, arrondi, et se dit « Tout ce qui m’entoure, tout ce en quoi je crois n’est qu’illusions. Tout n’est que point de vue. »
Un même univers peut être compris de mille façons,
Tout dépend de comment tu regardes le Monde.
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