La jeune fille et la montagne - Roman évolutif !

Le destin de Nao, jeune orpheline du village sur la montagne, étroitement lié à l'histoire de la vieille Mahiya, les mènera aux portes de la légende la mieux gardée qui soit. Entre mythe et réalité la frontière est parfois sidérante.

24 septembre 2008

XVII/ Il n'est plus

Ne laisse pas les images te dire
ce qui est.
Elles sont bien plus limitées que ton esprit.

Des pas au-dehors, sous les fenêtres. Courts et légers. Ils contournent la maison du Soigneur, crissent sur le gravier du perron et grincent, enfin, sur le pallier. Mahiya ne toque pas. Elle pousse seulement la porte et entre avec le vent. À l’intérieur, tout est silencieux. Le feu de cheminée ne couvre même pas les murmures froissés que la vieille arrache à ses vêtements. Lorsqu’elle arrive dans le salon, tout est prêt.

On n’avait allumé que les bougies nécessaires : la pièce ployait sous l’obscurité et les flammes, fatiguées, ne découpaient que le contour des choses. Nao était assise à même le sol, encadrée des deux autres Gardiens. Sur leur chaise, les hommes se tenaient droit. L’un s’était drapé de l’habit de Soigneur, fait d’un tissu aussi fluide que l’air ; l’autre tenait, paume ouverte, le Sceau. Une troisième chaise n’attendait plus que Mahiya. Au fond, près de l’âtre, Lia observait la scène. Elle se demandait visiblement ce qu’elle faisait là.

La vieille s’assit. Elle sourit à Nao. Prit le livre que lui tendait Bagil et le posa sur ses genoux.

    Allons-y, dit-elle.

Lia ne saurait décrire ce qu’elle voit cette nuit-là. Elle essaye de comprendre, de mettre des mots sur toute cette lumière, sur cette chaleur, sur la plénitude qui gonfle son ventre. Elle voudrait savoir qui fait quoi, aimerait comprendre le langage que parlent les Gardiens mais rien ; elle ne déchiffre rien. Elle voit seulement des choses. Des choses qui défient tout ce qu’elle a appris jusqu’ici, l’effraient, la rassurent, la laissent bouche bée. Il y a des éclairs. Il y a des bourrasques, des odeurs de braise, de terre, d’eau, de caillou. Des objets volent, d’autres éclatent. Le feu enfle et lèche le plafond. Les cheveux gonflent, pleins d’une énergie qui les sépare les uns des autres, qui les dresse sur les têtes. Les incantations grondent à l’infini et mélangent les voix, en faisant une plainte où s’emmêlent tous les fracas, une plainte qui s’infiltre partout, qui pénètre les corps et  les esprits. Lia voudrait hurler. Elle voudrait se défendre mais ses épaules sont lourdes, l’air est pâteux et sa voix, clouée au fond de sa gorge.

Dehors, quelques habitants passent devant la maison. Mais ils ne voient rien. N’entendent rien. La baraque du Soigneur garde tout ce qui se passe en elle, femme jalouse et possessive.

A moins qu’en vérité, il ne se passe rien au-dedans.

Les Gardiens étaient debout et se donnaient la main ; ils avaient l’air épuisé. Le Sceau avait disparu. Tout le reste avait repris sa place, de la moindre feuille de papier jusqu’aux tableaux et aux fioles brisées l’instant d’avant.

    C’est tout ?

Nao s’était levée et regardait autour d’elle.

    Je ne sens rien de changé !

Elle disait cela en s’examinant de la tête aux pieds.

Mais l’atmosphère était plus calme, comme si elle avait peur de quelque chose.

Bagil dit :

    Il est en toi, désormais, Nao. Tu es la seule à pouvoir le libérer.

L’adolescente était déçue. Elle s’était imaginé tant de choses que ce Réveil lui paraissait bien fade. Ils étaient tous restés assis, immobiles comme des troncs d’arbres, et rien ne s’était passé. Nao avait attendu, s’était ennuyée et avait même regretté d’avoir cru à ces balivernes au moment où Mahiya avait déclaré la fin du rituel. Ils marchaient tous les trois sur la tête, croyant à des histoires saugrenues. Et elle, orpheline qui cherchait des réponses à tout, avait eu la faiblesse de les suivre.  Elle était amère, maintenant :

    On dirait que ça n’a pas marché…Merci, je me suis bien amusée.

On la laissa partir ; on savait qu’elle serait au rendez-vous dès les premières lueurs du jour. Le Soigneur dit aux autres Gardiens combien il était heureux de les avoir connus. Xael lui répondit :

    Merci pour tout, Bagil.

    Nous irons jusqu’au bout. Tu peux compter sur nous, poursuivit la vieille.

Ils l’étreignirent et quittèrent la maison. Ils étaient tristes mais ne le montrèrent pas.

Le Soigneur s’adressa à Lia, qui restait pétrifiée :

    Tu es la nouvelle Soigneuse. Nous comptons sur toi.

Il lui prit la main et la fit s’asseoir.

    Je vais te transmettre mon savoir.

    Mais pourquoi moi ? Et vous, vous-

    Ne t’inquiète pas. Tout est prévu depuis longtemps. Un jour, tu comprendras que la mort n’est pas la fin de tout. Juste la fin de quelque chose.

Tes limites n’existent pas :
tu les penses et cela leur suffit.

Oublie-les.

Elles n’existent pas.

    Tout ce que tu as vu tout à l’heure ne s’est pas produit.

Elle ne comprenait pas.

    Le Trésor est revenu et t’a aidée. Il t’a montré ce que tu voulais voir. Sans utiliser les lois du monde où nous vivons. Chacun d’entre nous a vu quelque chose de différent. (Lia roulait des yeux grands comme la Lune). Tout sera très clair pour toi, dans peu de temps.

Alors il appuya son front contre celui de la jeune femme, lui demanda de ne pas fermer les yeux et susurra :

    Tu me succèdes.

Cette fois, elle hurla. Les yeux du vieux s’étaient ouverts en deux trous noirs comme le charbon, creusaient et aspiraient en eux le reste du visage qui se déformait. Il en sortit des serpents, des mains osseuses, des araignées, des mouches, des ronces, de l’encre, des chevaux qui ruaient, des pleurs, des bouches suppliantes et tout cela grouillait, s’entortillait, rampait dans des bruits de vase remuée. Ca puait la mort et le souffre, ça coulait sur le menton du vieux et se répandait au sol, entre les planches du parquet, aux pieds de Lia, sur sa peau à elle ; c’était une mare infâme, et elle submergeait la maison, dégoulinait partout, montait aux murs, tachait le plafond et retombait en de répugnants petits plocs !

Une goutte de la chose courut sur le visage de Lia, jusque dans sa bouche.

Tout devint noir.

Quand elle reprit conscience, Lia n’eut pas la force de crier. Et pourtant, il y avait de quoi. Il faisait nui et la forêt riait sous la pluie. Bagil était à quelques mètres ; enfin, quelque chose était là ; et la jeune femme savait, simplement, que c’était le vieux. C’était un amas de chair, de forme vaguement humaine, un morceau de viande avariée qui se tenait sur ses jambes en vibrant comme de la gelée. La tête ressemblait à une énorme cervelle de mouton bouillie et suintait la même matière visqueuse que dans la maison. Le ventre était déchiré, laissant s’écouler des tripes verdâtres qui se débattaient dans le vide.

Lia était nue et flottait juste au-dessus de la terre détrempée. L’eau qui tombait du ciel ne la touchait pas. Enveloppée d’une lumière toute douce, elle n’avait pas froid. Elle n’avait aucune envie de fuir ; la carcasse l’appelait en silence :

    C’est bientôt fini. Viens.

Quand elle fut assez proche de ce qui restait du Soigneur, celui-ci s’enfonça les doigts écorchés dans son propre buste et l’ouvrit lentement. Des vers s’en échappèrent. Il fouilla et en sortit son cœur, lambeau rougeâtre qui battait doucement.

    Détruis cela, dit le tas de chair.

    Doit-on tuer ses ancêtres pour exister par soi-même ?

    Tu ne me tues pas, Lia. Je te fais un cadeau, c’est tout.

Sans rien ajouter, elle posa la main sur le petit organe. Il s’évapora en brûlant dans la nuit, rejoignant les étoiles qu’il aimait tant.

Le vieux s’écroule, gargouille, meurt.

Tout ce qui entoure Lia, la forêt, la pluie, la nuit, l’herbe, les mousses, tout cela disparaît dans un vacarme tourbillonnant, aspiré par le thorax ouvert et pourri.

Une phrase, anodine, perdue dans l’espace comme un navire à la dérive, reste dans l’air et réveille Lia. Dans le salon, elle est seule. Un petit monceau de cendres est à ses pieds.

Bagil n’est plus.

« Prends soin d’elle. »

.

Posté par kazar à 18:13 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


« Accueil  1