02 octobre 2008
XIX/ Tout est blanc
Tout est blanc. Elle n’a plus de corps. Elle baigne dans un fin brouillard, sec et frais, léger comme l’air ; le temps, l’espace, le haut, le bas, rien de tout cela n’existe plus. Elle comprend plein de choses, juste pace qu’elle est ici, et en apprend d’autres juste parce qu’elle en a envie.
Il y a une voix, venant de partout à la fois. Une voix indéterminée. Le langage lui est inconnu mais la jeune fille le comprend.
Donc, tout est vrai. Elle s’en souviendra.
Les nuages s’ouvrent. De tout là-haut, elle voit son corps endormi dans la maison et se sent pleine de tendresse pour lui ; il est un des meilleurs qu’elle a jamais eus.
Elle tombe. Elle est goutte d’eau, elle est pluie. Et ça lui plaît.
Elle traverse le toit et les murs, s’écrase sur le front lisse.
Nao se réveilla en sursaut. Elle aurait juré que la pluie tombait dans sa chambre. Elle se toucha le visage. Sec. Un rêve, probablement.
À en croire les premiers oiseaux, il faisait presque jour. Alors elle se leva et tira ses rideaux. Les dernières étoiles disparaissaient, grignotées par la lueur du matin à venir. Nao était satisfaite de tout cela ; elle en était même, étrangement, fière. C’était si beau.
Elle avait l’impression d’avoir oublié quelque chose ; quelque chose de très important, quelque chose d’imperceptible comme un rêve qui s’évapore dans le monde réel. Comme le visage de sa mère, délavé par les cycles et dispersé au vent des souvenirs lointains. Mais elle savait que pour se rappeler, il lui fallait partir avec les autres. Une petite voix le lui disait.
Elle se précipita : un bain rapide, quelques fruits et une longue tresse. Un gilet, une gourde et son sac : elle n’avait besoin de rien d’autre. Puis Pirate, enfin. Dans ledit sac ; elle ne pouvait se résigner à le laisser là.
Il faisait froid mais elle courait. Et le petit chat, qui avait sorti la tête et les pattes, se balançait dans les foulées de sa maîtresse.
Ils attendaient. Quand ils l’aperçurent, ils chargèrent leurs équipements ; ils étaient parés à tout. Nao ne dit rien. Il n’y avait rien à dire, à part peut-être :
— Et Bagil ?
Mais les têtes, secouées avec lenteur, répondirent à la place des langues maladroites.
Quelques habitants s’étaient levés pour assister au grand départ. Le silence pesait ; on s’étreignit rapidement, dans des encouragements timides. Mahiya prit les commandes :
— Bien. Il va falloir y aller. Mais nous devons tous suivre quelques règles ; la survie de chacun en dépend. (On acquiesça). Pior connaît le chemin : ses paroles, jusqu’à la Rivière, seront des ordres. Lalie, elle, a des intuitions. Ecoutons-la avec soin. Lia est la nouvelle Soigneuse. Demandez-lui de l’aide dès que vous en avez besoin. Il nous faut rester en parfaite condition. Elle nous rationnera en eau et en nourriture. Après la traversée, je prendrai le relais et vous guiderai. Faites-moi confiance et tout ira bien.
Elle fit une courte pause et ajouta :
— La petite Nao n’est pas encore totalement éveillée. Veillons sur elle. Elle est encore fragile.
— Je déteste qu’on parle de moi à la troisième personne quand je suis là.
— C’est entendu, concéda la vieille. Les hommes marcheront séparés. L’un en tête, dit-elle en regardant le Traverseur, l’autre au milieu de l’équipée, juste derrière la petite. Les femmes s’occuperont de nos flancs. Je fermerai la marche. Xael nous a forgé une arme chacun : ne la perdez surtout pas et restez vigilants.
On attacha la lame à sa ceinture et attendit le signal :
— Revenons ici avec de grandes nouvelles. Igmar attend ses parents. (Lalie pleurait). Mes amis, allons-y.
Dans un grand frisson silencieux, la cordée s’engouffra dans la forêt du nord.
