La jeune fille et la montagne - Roman évolutif !

Le destin de Nao, jeune orpheline du village sur la montagne, étroitement lié à l'histoire de la vieille Mahiya, les mènera aux portes de la légende la mieux gardée qui soit. Entre mythe et réalité la frontière est parfois sidérante.

16 octobre 2008

XX/ Elle se demande quand

La nuit avait tout enveloppé ; son silence était si dense que rien ne semblait plus exister à part les quelques voyageurs exilés et la pluie, trombes d’eau éternelles, rideau blanc et froid qui, le jour, brouillait la vue et, la nuit, faisait frissonner. Dormir dans le noir absolu, dans des abris creusés à même la montagne, faisait naître des terreurs insoupçonnées dans les ventres des membres de la cordée. Les premières fois, on avait eu du mal à s’assoupir. Il avait été impossible de surmonter son imagination et les monstres dont elle accouchait. Mais très vite, la fatigue avait repris le dessus.

C’était le tour de garde de Lalie. Elle avait essayé de rester éveillée, en vain. Les huit jours de cette interminable descente avaient eu raison de ses dernières forces. Non pas qu’elle eût manqué de quoi que ce fût — le sac de nourriture paraissait ne pas vouloir se dégonfler — mais la tension dévorait son moral, grignotait sa concentration et aspirait, insatisfaite, tous ses espoirs. Lalie s’en voulait d’être si faible. Elle ne pouvait même plus écouter ses intuitions depuis le premier jour et l’étrange sensation que quelque chose d’indicible les attendait.

Après avoir lutté, après s’être pincée des dizaines de fois, parfois jusqu’aux sangs, elle était tombée dans un sommeil profond, lourd comme l’équipement qu’elle traînait.

Le cri de Nao figea les cœurs et ouvrit les yeux. C’était un mélange de surprise, d’effroi et d’impuissance. La petite luttait, les brindilles craquaient. On n’y voyait plus rien : le feu s’était éteint, mort de faim. Des grognements perçaient entre les hurlements de chacun. Les esprits n’étaient pas clairs et la panique gagna. Lia cherchait Pior en pleurant, Mahiya appelait sa protégée et se débattait avec l’étui de son arme.

Quelque chose de chaud frôla la jambe de la vieille. Quelque chose de chaud et poilu. Une fourrure drue, sèche comme le bois, d’où montait une odeur de bête. Ç’avait été furtif mais la Gardienne en était sûr : c’était mauvais. Elle craignait le pire ; son corps était raidi par le froid et son ventre saisi d’angoisse.

Et Nao, qui comprenait qu’on ne l’aiderait pas, résistait avec force, vaillante petite.

Terreur sans nom.

On avait le sentiment que tout allait prendre fin ici. Tous les membres de l’équipée avaient peur pour leur propre vie.

Tout le monde se battait, pataugeait dans la boue, arrachait des poignées de terre trempée, trébuchait, affrontait des ombres et des bruits, frappait le vide, saisissait son partenaire. La pente et les racines rendaient la station debout laborieuse, l’impuissance rendait fou. Les yeux étaient devenus inutiles et les oreilles n’avaient pas l’habitude d’être isolées. Sans compter la pluie qui troublait les perceptions. Plus personne n’avait le contrôle de rien.

    Nao ! hurla la vieille. Nao !

En retour, les gémissements de la jeune fille crevaient les cœurs.

Xael, incapable comme un vieillard, trouva le temps interminable. Pourtant, tout alla très vite. Les bruits de lutte s’éloignèrent, gluants et remués. S’enfoncèrent dans la forêt, traînés par des pattes solides qui raclaient le sol. Le souffle de la bête était violent. Les hommes voulurent le suivre ; ils insultaient la créature, la forêt, la nuit, ils insultaient Lia, ils s’insultaient même entre eux. Quand le groupe fut si étiré qu’il était au point d’éclater, les femmes supplièrent Pior et Xael de ne pas s’éloigner plus que ça : les voix ne couvraient déjà presque plus la distance. On se résigna à ne plus pourchasser la fourrure puante et enragée ; ç’eût été courir à la mort du groupe entier. Pior tomba à genoux et sa voix explosa, haineuse, en direction du ciel. Il crachait contre la montagne, contre cette traversée qui se jouait de lui et cette nuit, témoin impassible et vicieux. Mais les arbres ne laissèrent aucun son s’échapper de leurs branches cupides.

La pluie fut bientôt la seule à parler encore ; des pleurs l’accompagnaient.

Mais ce n’était pas ceux de la jeune fille.

Être différent n’est pas aisé.

On en voudra à celui qui ne se taira pas,
pourchassera celle qui vivra
selon ses propres enseignements.

Personne ne dormit plus ; les jambes coupées par la consternation, l’équipée resta figée, muette de désespoir pour une partie, étouffée de rage pour l’autre. On avait peur que la bête ne revînt avaler un autre compagnon. Chaque bruit faisait sursauter les corps recroquevillés. On avait fait repartir le feu — trop tard — comme pour exorciser ce qu’il venait de se passer.

Dès qu’on put, au petit matin, distinguer les silhouettes à nouveau, on se remit en marche dans la direction où s’était enfui l’animal. On ne pouvait pas se permettre de laisser Nao, même si rares étaient ceux qui la croyaient encore en vie. Lalie avait retrouvé un peu de couleurs mais la culpabilité lui asséchait l’esprit. Le silence de la marche n’était rompu que par le bruit des pas dans la boue et les souffles courts. Et les arbres claquaient sous les gouttes.

Nao ne souffre pas. Le loup — quoi d’autre ? — a des gestes vifs, durs comme la pierre et son emprise est d’une fermeté inouïe, mais ça ne fait pas mal. La jeune fille ne peut juste pas bouger, paralysée par une force étrange. L’animal la traîne dans la boue noire sans jamais ralentir. Nao ne peut pas se redresser. Pendue à la gueule de la bête par l’épaule, elle parvient à peine à regarder le fauve. Dans la nuit et la pluie, on le dirait sorti du cauchemar le plus noir. Ses yeux se sont allumés il y a peu. Ils sont devenus deux points lumineux qui crachent jaune comme cent bougies. Nao ne comprend pas. Des yeux-bougies, elle n’a jamais vu ça.

La lueur n’éclaire pas loin ; derrière la bulle de lumière où les gouttes de pluie apparaissent comme par magie, le monde reste d’un noir absolu, comme si rien n’existait plus au-delà.

Le loup n’en est pas un. Il est bien trop gros, bien trop puissant. Les muscles sont tendus sous sa peau, cordages de pierre. Ses poils sont hérissés et se moquent de la pluie. Sa gueule, carrée, se termine par un museau empâté d’où est pulvérisé, en des milliers de gouttelettes diaphanes, son souffle chaud. Les pattes s’enfoncent dans la terre mais s’en arrachent avec aisance, tant elles sont robustes. Le regard fixe, rien ne semble pouvoir l’arrêter.

Nao a peur.

Elle se demande quand il va l’achever.

Elle se trouve bien ridicule, aussi, d’avoir suivi les autres ici.

Posté par kazar à 18:51 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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