23 octobre 2008
XXI/ N'aie pas peur
Pior ne renonçait pas. Il marchait, têtu, en suivant les traces qui s’effaçaient à chaque seconde. Les petites branches des buissons étaient brisées à hauteur de hanche ; tordues, mises à nu, elles indiquaient le chemin. Le Traverseur guettait le moindre signe de vie de la jeune fille. Quand il aperçut la sandale de Nao à moitié engloutie par la boue, dans une empreinte griffue et grosse comme un poing, sa gorge se noua. La lanière était déchirée et pendait, inerte, oiseau de mauvais augure, pareille à un petit animal mort. Pior la ramassa, scruta les alentours dans l’espoir d’y trouver une tête brune, ou un pantalon bleu, et hurla :
— Nao ! Nao, tu m’entends ?
Bien sûr, aucune réponse ne lui parvint. Il se tourna vers ses équipiers silencieux et leur intima l’ordre de continuer à chercher. Son visage ne laissait rien paraître de l’inquiétude qui le tourmentait. L’eau ruisselait sur sa barbe en de gros insectes transparents ; elle traçait sur sa peau, aidée de la saleté accumulée depuis le départ, des sillons clairs, pareils aux nervures d’une feuille géante. Sa jambe n’était pas totalement consolidée mais il faisait comme si elle n’existait pas. Il n’était que détermination. Et si quiconque en doutait, deux yeux plantés droit comme des flèches achevaient de le convaincre :
— Il faut la retrouver.
Les autres, les suiveurs, étaient soulagés d’avoir quelqu’un pour leur dire quoi faire. Le choc les avait transformés en morceaux de tissu sans vie, sans volonté propre, en chiffons qui ne bougeaient qu’au vent et espéraient retrouver le calme.
Lorsque tu comprendras que tu ne te connais pas,
tu auras compris beaucoup.
N’accepte rien.
Le refus te fera avancer,
plus que tu ne le crois.
Mahiya ne se reconnaissait plus. Elle avait protégé la petite toute sa vie durant, avait repoussé la maladie, les blessures, le mauvais sort et les mauvais rêves, forte de ses pouvoirs de Gardienne, mais voilà qu’elle avait été totalement impuissante la nuit dernière. C’était comme si elle était devenue quelqu’un d’autre. Incapable de réagir, incapable d’avoir les idées claires, elle avait paniqué. Elle ne comprenait pas. Rien de tout cela n’aurait du arriver. Même si le Livre s’appauvrissait, il ne laissait rien entrevoir d’aussi terrible que la perte du Trésor. C’était impossible. La vieille voulait s’en convaincre ; depuis le jour où sa propre nourrice, l’ancienne Gardienne, lui avait appris sa destinée, Mahiya avait côtoyé l’avenir comme un amant fidèle. Ce matin, il lui semblait qu’il lui avait caché quelque chose. Elle avait eu foi en elle-même, en Nao, en le village et en tout ce qui les attendait, eux, traverseurs sacrifiés. Mais désormais, elle doutait. Elle qui s’était crue sage, pleine de tous les enseignements de sa vie, retournait à l’état de simple apprenante.
Une erreur est le meilleur moyen de la corriger.
Cela faisait des heures qu’ils erraient dans la forêt, sur les traces de la bête. Ils ne se parlaient qu’à de très rares occasions — quand l’un d’eux croyait avoir vu quelque chose. La pluie cognait sans discontinuer, enivrant les marcheurs. Lia pestait, voulait s’en débarrasser comme on ôte un manteau trop chaud. Elle avait la sensation que l’eau s’infiltrait en elle, traversait sa peau, gorgeait ses os, ses organes, rieuse, la faisant pourrir de l’intérieur et l’empêchant de réfléchir. Chacun de ses pas résonnait en elle, poisseux, gluant, et faisait glisser ses pieds dans ses chaussures ; la boue arrachait à ses orteils de désagréables bruits de succion, pire que lorsqu’on décolle de grosses sangsues. La Soigneuse restait cependant aussi concentrée qu’elle le pouvait ; elle n’avait pas l’habitude de renoncer et souffrait, discrète, du sort de Nao.
La jeune fille s’est évanouie. Elle flotte entre deux mondes, entre la réalité fataliste et les songes poétiques. Elle sait très bien où elle est, où elle va, qui la traîne et qui l’attend. Elle sent son corps, lourd comme un rocher, qui ballotte dans le vide, tantôt à droite, tantôt à gauche, et qui frotte le sol. Elle a les yeux clos — elle le sait — mais elle voit des choses. Plus précisément, elle voit dans la bête, directement dans sa tête. Ses pensées, ses sentiments. Elle parle même avec elle, sans prononcer un seul mot, le plus naturellement du monde :
— Tu es pressé ?
— Oui.
L’animal a une voix grave, rocailleuse, mais Nao n’y décèle pas une once de méchanceté. Ferme, certes, mais pas méchante.
— Comment t’appelles-tu ? demande-t-elle.
— Je n’ai pas de nom.
— Inventons-en un, alors.
— Si tu veux.
— Que dirais-tu de Sandrol ?
— Si tu veux. Ça n’a pas grande importance, de toute façon.
— Sais-tu qui je suis, Sandrol ?
— Oui.
— Dis-le moi, alors.
— Tu es celle qu’on attendait.
— Pourquoi m’emmènes-tu là-bas ?
— Tu le sais, pourquoi poser la question ?
— Parce que j’aime parler.
— Nous ne parlons pas vraiment.
— C’est juste. (Elle fait une pause, puis : ) Allez, ne sois pas têtu ! Dis-moi tout.
— Ton réveil n’est pas complet.
— Non.
— Je t’emmène donc là où tu pourras venir au monde. Pour de bon.
— Ça fera mal ?
— Non.
— Et comment vont-ils ?
— Aussi bien que lorsque tu les as quittés.
— J’ai hâte de les revoir.
— Le temps n’existe pas, Nao.
— Je sais, Sandrol, je sais. Façon de parler.
La jeune fille patiente. Elle n’est plus très loin.
Une journée s’était évaporée. Le crépuscule prenait place et assombrissait le contour des arbres. Il sembla à Pior que la bête n’avait pas marqué un seul arrêt ; il en était estomaqué. Il avait l’habitude des animaux, de les pister, de chercher leurs fèces, de trouver ce qu’ils avaient bu ou mangé et de calculer leur vitesse de déplacement en fonction de leurs foulées ; là, le fauve trottait à allure constante — que ça monte ou que ça descende — et ne s’arrêtait jamais. De quelle sorte de bête s’agissait-il, capable de traîner un corps une journée durant ?
Sasha, épuisé et abattu, allait proposer la halte nocturne lorsqu’une chose étrange se produisit.
La pluie cesse. Tout devient silencieux. L’air est léger ; c’est comme s’il n’existait plus ; c’est comme si, sur un coup de tête, il avait décidé de s’enfuir. Plus rien ne bouge sous son souffle, plus aucune odeur n’est emportée dans ses courants. Il n’y a que les arbres immobiles et cette lumière blanche, cette lumière aveuglante, cette lumière qui enveloppe tout ce qu’elle trouve sur son chemin et réchauffe les corps détrempés. Elle vient d’un peu en contrebas et étire les ombres des traverseurs à l’infini, dans leur dos. La nuit n’existe plus. Le temps non plus. Il n’y a que des corps arrêtés en chemin, des yeux écarquillés, des bouches entrouvertes, des respirations retenues.
Lalie retrouve ses sens. Elle est persuadée que Nao va bien. Elle entend la jeune fille le lui dire. Elle sent la douceur de la lumière. Ses paupières se ferment et se teintent de rouge.
Elle se revoit, toute petite, avec sa jolie robe blanche, sur la rive du ruisseau. Elle trempe la main dans l’eau claire et trouble le reflet de son visage. Ça l’amuse. Un petit poisson passe par là ; il remonte le courant, s’arrête à hauteur de la main de la fillette, ondule avec grâce, fait trois bulles et repart. Lalie a failli le toucher. Elle le veut, rien que pour elle, elle voudrait savoir ce que ça fait, de caresser un poisson, elle aimerait lui raconter des secrets, elle le veut et elle le poursuit. Elle court, mal assurée, ennuyée par les cailloux. Pas pendant très longtemps — en tout cas, elle s’amuse bien trop pour voir le temps filer —, mais assez pour s’enfoncer un peu loin dans la forêt. Quand elle se retourne, elle ne voit plus l’orée. Il n’y a que des branches entrelacées et des trous de lumière. Les arbres rient, les oiseaux s’esclaffent. Elle a peur et n’a même pas son ami le poisson pour lui dire : « Maman va me gronder ». Voilà une bien belle leçon. Ça lui apprendra à être imprudente ! Ses pieds sont mouillés, sa robe tachée. Le nœud que sa mère a eu tant de peine à lui nouer dans les cheveux est défait. Elle va pleurer mais avale la boule qui lui coince la gorge ; c’est un grande fille, depuis hier. À sept cycles, on ne pleurniche plus. On réfléchit, on retourne sur ses pas en suivant le ruisseau et on arrive forcément au village ; un peu en retard pour le goûter, mais on arrive.
Un instant, elle croit qu’elle va mourir ici. Elle pense qu’elle est bien trop descendue pour pouvoir rentrer avant la nuit. Elle entend des bruits d’animaux, des cris, des grognements, elle entend des craquements, des frottements, et elle imagine qu’ils fondent tous sur elle. Comme un piège à loups. Quelque chose qui serre et ne lâche pas, même quand on est mort.
Elle pleure, maintenant.
Elle marche encore et encore. Se met à courir. N’a plus ni souffle ni jambes mais l’oublie. Il y a quelque chose derrière elle et elle sait que si elle ralentit, si elle se retourne pour voir ce que c’est, ce quelque chose va la manger.
Elle a froid.
Elle arrive. Elle voit la lumière. Le village est juste derrière. Elle crie : « Maman ! maman ! » et les larmes coulent plus fort. Quand elle sort de la forêt, elle ose enfin se retourner.
Il est là, assis à la lisière, les yeux luisants. Il n’ira pas plus loin.
Elle est sûre qu’il lui sourit.
Le Loup de ses cauchemars.
Lalie se souvint. Elle avait revu la bête encore une fois, en rêve. La créature lui avait dit : « N’aie pas peur ». Plus facile à dire qu’à faire.
Elle comprit.
La bête n’avait pas tué Nao.
