13 février 2008
I/ Nao
Nao ouvrait doucement les yeux. Le vent glissait sous la porte et murmurait ; levée de bonne heure, la lumière perçait de tous côtés, criant au monde qu'il était l'heure. La jeune fille s'étira en grognant, arracha son corps ramolli aux draps qui refroidissaient déjà. Le long châle noir de sa grand-mère sur les épaules, elle ouvrit les volets du petit chalet et attrapa le chaton affamé qui se jetait dans ses pieds. Elle gratouilla derrière l'oreille droite, là où Pirate préférait, et il afficha cet air satisfait dont seuls les chats ont le secret. Le ronronnement du voyou grimpait sur le bras de sa maîtresse, grandissait dans sa poitrine, y trouvait une puissance apaisante et l’emplissait de douceur. Nao, envahie de tendresse, voulut serrer son chat contre son cœur, le serrer de tout son amour et le protéger du reste ; mais elle craignait d'abîmer cette petite chose aussi fragile que poilue. Contredite, elle reposa l’animal et lui abandonna la gamelle en terre cuite et ses morceaux de viande.
Elle sortit pour puiser de l'eau et respirer l'air frais du matin.
Comme toujours, au-dessus du village, perdu là sur la montagne, le ciel était bleu. Les buses hurlaient et les herbes sifflaient.
Comme toujours, un peu plus bas dans la vallée, la mer de nuages, infiniment blanche, restait comme pétrifiée.
Comme tous les jours, la vieille Mahiya était assise sur son rocher.
Nao l'avait toujours connue ainsi au petit matin. La vieille -qui ne l'était pas tant que ça- restait sur la pierre acérée, à contempler la mer de nuages, avec cette expression impossible à nommer, figée dans ce sourire mystérieux. Elle ne se levait que lorsque son ombre la rattrapait, pour aller traire ses vaches ou étendre son linge qui claquait fort au vent et sentait bon les fleurs. Parfois même se mettait-elle à écrire sur la petite table en bois, à l’abri du porche de sa maison, semblable à un énorme animal caillouteux.
Bien qu'elles fussent voisines depuis toujours, l'adolescente ne savait quasiment rien de cette dame. A vrai dire, même si Mahiya l'effrayait un peu avec ses robes sombres et ses gestes précis, elle l'intriguait encore plus.
Demain, ce serait le seizième grand cycle de Nao.
Elle irait parler à la vieille.
II/ Pior
Il y a peu encore, il avait cru pouvoir y arriver.
Pior devait pourtant se rendre à l'évidence : c'était peut-être tout simplement impossible.
Les ancêtres avaient chanté, dansé, dessiné et sculpté cette traversée et les légendes se faisaient dures. Depuis aussi loin qu'on se souvenait, la tribu attendait celui qui passerait de l'autre côté.
Et ce ne serait pas Pior.
Il avait tout préparé depuis si longtemps, s'était entraîné aux techniques de survie des chasseurs de la tribu et avait envisagé toutes les possibilités.
Sauf celle-ci.
L'échec.
Ou plutôt il n'y avait jamais réellement accordé la moindre attention.
Il était désormais assis là, dans la mousse puante, trempé jusqu'à l'os par la pluie glaciale qui tombait sans relâche, et son souffle tremblait dans la noirceur de la forêt du nord. Sa jambe droite durcissait depuis sa blessure la veille. Il avait eu beau être prudent, cette foutue pierre s'était dérobée sous ses pas et il n'avait pu se rattraper.
Sa chute avait été rapide et violente. Il avait heurté des rochers inébranlables, dévalé la pente de cette façade nord, frappé les troncs de sapins centenaires avant de s'empaler la jambe sur une souche. Quand il se fut réveillé il avait perdu beaucoup de sang. Il n'avait eu aucun moyen de savoir combien de temps s'était écoulé car depuis plusieurs jours déjà il était tellement descendu vers la Vallée Blanche que les nuages ne laissaient plus passer les rayons du soleil. Pior avait pansé sa plaie, et armé d'une canne de fortune trouvée dans la boue, avait marché jusqu'à maintenant.
Mais il n'en pouvait plus.
Il avait épuisé ses dernières vivres et plus il descendait plus les choses mangeables -vivantes ou non- se faisaient rares.
Il allait abandonner.
Lui, si fort et si brave, choisi par le Conseil pour essayer d'écrire l'Histoire, lui qui avait quitté sa tendre Lia et tous ses amis, lui qui était parti les yeux pleins de conviction et de certitudes, allait abandonner.
Des larmes chaudes, aussi grosses que les gouttes de cette pluie moqueuse, se mirent à rouler sur ses joues amaigries.
27 février 2008
III/ Mahiya
« On raconte que la Tribu a toujours vécu ici. Comme tu l'as appris, les premiers ancêtres dont on a une trace disent que le tout premier d'entre eux est né derrière l'Arbre du Début ; mais l'histoire, ma petite, n'a cessé de démontrer au fil des cycles que les légendes, même si elles ont la peau dure, ne sont jamais que des feux de paille. »
La vieille parlait lentement, avec cette mystérieuse nonchalance qui la drapait tout entière. Sans jamais chercher ses mots -ils étaient précis et choisis avec le plus grand soin- elle dégageait une force tranquille capable de convaincre le monde entier. Sa voix, peut-être la plus douce que Nao n'avait jamais entendue, semblait flotter dans la brise et s'envoler vers le lointain.
Le soleil complice faisait briller les yeux gris de Mahiya, pareils à deux billes perçantes qui vous donnaient l'impression de lire au plus profond de votre âme.
« Tu ne dois jamais te contenter, sans t'interroger, de ce que les autres veulent croire par commodité."
Nao ne comprit pas le sens de ces mots mais elle retint son souffle pour ne pas interrompre la vieille : le Temps s'était arrêté et le moindre mouvement, le moindre bruit, eût risqué de le réveiller.
« Les gens, de tous temps, se sont complus à avaler ce qu'on leur disait parce que ça leur convenait. Parce que toutes ces histoires étouffent leurs peurs de la mort, de la maladie et de l'inconnu, et qu'elles donnent une justification à leur existence qu'ils jugent, d'une manière ridiculement égoïste, unique et précieuse. »
Les traits de l'aînée se durcissaient à mesure que les mots s'évadaient de sa bouche ridée qui, une fois fermée, était scellée par des dents parfaites, pareilles à la garde rapprochée d'un tombeau maudit.
Le visage de Mahiya était beau ; d'une beauté dure, ciselée comme les rochers alentour.
Son front, haut et distingué, descendait en douceur sur un petit nez solide. Posée là, sur deux pommettes hautes et graciles, la peau de la vieille rosait au vent.
Mahiya se passa furtivement la langue sur la lèvre, glissa une main dans ses cheveux pour dompter une mèche cendrée et, jetant son regard vers l'horizon , poussa un soupir moqueur.
« Derrière l'arbre du début ! Ha ! »
Elle se leva -ses genoux craquèrent de protestation- et descendit de son rocher pour se diriger vers le côté Nord de sa maison. Nao la suivit sans mot dire.
« - T'es-tu jamais demandé ce que tout cela cachait ?
- Chaque jour depuis que je sais parler."
Nao n'avait pas eu besoin de voir les bras de Mahiya s'ouvrir sur les nuages de la vallée blanche : elle attendait cette question depuis le début de leur petite conversation et s'était précipitée pour y répondre.
« Et qu'en penses-tu ? »
La jeune fille n'en savait trop rien.
Elle était née ici, comme tous les autres, en haut de cette montagne immense, perdue dans une chaîne qui s'étendait aussi loin que le regard portait. Et son monde, ce caillou colossal et immobile, était séparé de tous les autres par une vallée recouverte d'une mer de nuages éternels. Nao avait scruté ce tapis infini pendant des jours entiers sans y déceler le moindre mouvement. Le vent soufflait sur le village, sur les maisons et dans les arbres tout autour, mais il était totalement impuissant sur le coton posé sur la vallée.
Nao en était persuadée : il n'y avait pas d'air en bas.
Bien sûr, elle connaissait les légendes du village. Bien sûr, elle avait été à l'école et avait lu, dans les livres anciens, ces histoires de malédiction et de vallée interdite. Elle avait écouté les récits des braves, partis pour relier leur montagne à celles d'en face, qui n'étaient jamais revenus.
Mais un peu comme ce petit arrière-goût dérangeant qui lui restait après avoir mangé des baies, elle avait toujours eu la désagréable impression que quelque chose clochait. Que ces légendes étaient trop faciles -ou trop complexes, au choix.
Elle en avait quelquefois parlé à ses camarades de classe mais devant leur désintérêt et un cruel manque d'ouverture d'esprit, elle avait abandonné. Ils étaient tous trop occupés à fabriquer des arcs ou voler des oeufs. Ces ahuris se béatifiaient devant les erreurs de leurs parents et répétaient l'histoire.
Nao n'avait jamais réellement eu d'amis. Il y avait bien eu Sasha, quand ils avaient huit ou dix cycles, mais il avait fini par suivre le chemin sur lequel les habitants du village marchaient.
La jeune fille n'avait eu des parents que jusqu'à douze cycles. Emportés par une pneumonie lors du même hiver, ils lui avaient laissé la maison ainsi que quelques bêtes qui lui fournissaient de quoi survivre. Cela avait été dur au début. Les gens la prenaient en pitié, mais elle refusait leur aide et se levait aux aurores pour traire les vaches, ramasser les oeufs et entretenir le potager. Elle avait arrêté l'école où elle n'apprenait plus rien, à part à faire semblant, et vivait désormais en paix -surtout depuis qu'elle avait trouvé ce petit chaton perdu dans une salade.
Mahiya avait raison. Le village gardait les yeux baissés, la tête courbée sous une chape étouffante qui le maintenait dans le confort de son ignorance.
« Que tout est faux. »
La vieille rit fort et le vent, comme pour la faire taire, souffla un peu plus encore.
IV/ Sidérante
Il s'était relevé. Et avait repris son voyage avec le peu de forces qui lui restait, et cette rage désespérée qui lui faisait oublier la douleur, le doute et la peur.
Pior avait juré sur la tête de sa femme Lia et sur la stèle de son père Zagyr qu'il irait jusqu'au bout, puisse-t-il y perdre la vie. La faim au ventre et le froid aux sens, il était dans un état second, plongé dans une mélasse où la conscience et le temps avaient fondu depuis longtemps, lorsqu'il aperçut cette chose. Sidérante.
La pluie tombait de plus belle, et semblait lui dire qu'il s'était perdu -retourne donc d'où tu viens, c'est bien trop dangereux pour toi. C'était comme si elle le sommait d'oublier toute cette histoire, et de rebrousser chemin. Elle frappait si fort sur la terre, sur les arbres épais et sur les peaux durement tannées que portait Pior qu’il en fut presque apeuré. On aurait dit que des millions de dents sinistres claquaient dans la nuit. Mais rien n'aurait pu être aussi terrifiant que ce que cet homme esseulé affrontait à présent.
Ce n'était pas vivant, ce n'était pas difforme et ça ne puait pas, ça n'avait pas d'yeux, pas de dents et encore moins d'ailes ou de griffes. Ce n'était pas agressif, juste froid et silencieux. Pior avait déjà eu affaire à des loups, à des ours et des pumas, à des serpents plus gros que lui et à des aigles affamés, mais ce qui se tenait là, qui le guettait, qui le défiait même, échappait à toute comparaison.
Il était arrivé au bas de la vallée.
Peut-être était-il descendu déjà plus bas que tous ceux qui l'avaient précédé.
En un regard rapide il avait compris pourquoi aucun des Traverseurs n'était jamais revenu.
Depuis des jours, ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité et il pouvait décrire en détail ce qu'il avait découvert.
Au pied de sa montagne, sous la Mer Blanche, se tenait une rivière immense, immobile et noire comme l'enfer. Elle semblait vivante, et Pior aurait alors juré pouvoir sentir son souffle glacial.
Au début il avait cru y voir un précipice, tant cette chose était sombre et avalait la lumière, insatiable, gueule béante dévorant l'univers. Mais les reflets purs des arbres de la montagne d'en face lui sautèrent aux yeux.
Dans un éclair de terreur il remarqua que le mur de pluie qui s'abattait depuis l'éternité ne laissait aucune trace sur la surface sinistre de la rivière ; pire, les gouttes qui y tombaient paraissaient disparaître dans sa noirceur.
Aucun mouvement ne venait perturber ce miroir obscur.
Pior s'approcha de l'eau et jeta un regard craintif à cette bouche dégueulasse qui attendait, sournoise.
Il n'avait pas de reflet.
04 mars 2008
V/ Sasha
Sasha devait trouver une planque, et vite.
Romil, le gros fermier barbu, le poursuivait, et sa voix tonnait des promesses de raclée mémorable ; ses pas cognaient lourdement le sol et son souffle vibrait avec violence.
Sasha avait cependant l'avantage de l'âge : à tout juste seize cycles, il était déjà grand et musclé. Le travail aux côtés de son père menuisier avait entraîné son coeur et endurci son corps. Il se glissait entre les buissons, évitait les branches, volait au-dessus des racines et distançait le fermier à chaque foulée.
Il n'avait pas peur et s'amusait à faire tourner son assaillant dans la forêt.
Il repéra un de ces grands arbres dont il avait oublié le nom -il n'était pas très assidu à l'école- et y grimpa avec l'agilité d'un écureuil. L'épais feuillage le rendait presque invisible d'en bas.
Le barbu, semé, s'arrêta un peu en aval. Il piétinait de colère.
« Je t'aurai, un jour, sale gosse ! éructa-t-il à la végétation impassible. »
Il avait perdu la partie et le savait ; il rebroussa chemin en grommelant.
Bientôt, à l'ombre et au frais, ne resta plus que le calme vert de la forêt.
A cheval sur une grosse branche, Sasha riait en silence. Il sortit de ses poches les grosses cerises qu'il avait piquées à Romil. Il n'en connaissait d'aussi rouges, d'aussi tendres et sucrées que dans le jardin du bonhomme.
« C'est pas demain la veille, pouffa-t-il. »
Il resta là quelques minutes, dégustant les fruits et crachant les noyaux au loin. Il se dit quand même qu'il irait s'excuser auprès du paysan, en lui achetant sa marchandise à l'étal dans deux jours. Après tout, cela faisait bien trois cycles de suite que l'adolescent se faufilait dans son jardin, piétinait ses labours, pillait ses arbres en lançant un « Merci pour les cerises ! » et se faisait courser par le barbu.
Malgré les apparences ces deux gaillards se connaissaient bien. Pariste, le père de Sasha, avait été élevé avec Romil par la même nourrice. Ils avaient été comme frères, jadis, avaient fait les quatre cents coups ensemble, pleuré aux même histoires contées et s'étaient promis des choses en lesquelles seuls les enfants croient.
Mais la vie est souvent bien moins rêveuse qu'on ne l'espère, et oublie souvent d'être juste. A l'âge des premières amours, Romil avait eu les faveurs de la douce Silomé. Elle marchait avec grâce et ses boucles blondes vivaient sur ses épaules.
Pariste était un peu jaloux de leurs longues balades dans les bois, de leurs regards complices et de leurs chuchotements. Il en voulait à Silomé de lui préférer son ami, et regrettait en même temps qu'une simple fille puisse lui voler son frère. Le temps faisant, le couple se construisit une vie et les deux petits garçons s'éloignèrent doucement, pour finalement ne plus échanger que des banalités en se croisant au village -il fait beau aujourd'hui, la mère machin est malade, je suis pressé je dois y aller.
L'un devint menuisier, l'autre fermier.
Pariste se maria plus tard avec Kalie, petite brune pétillante venue faire réparer la vieille commode de sa tante ; ils eurent Sasha, un garnement aux mèches châtains.
Ironie du sort, Romil ne vit sa fille que mort-née, après qu'elle eût aussi emporté la vie de Silomé un soir glacial d'hiver.
Sasha était un garçon gentil.
Pas très futé, mais gentil.
Il était chahuteur, taquin et un peu insolent, mais il ne pensait jamais à mal.
Ses grands yeux aussi bleus que le ciel étaient vifs et perçants et l'avaient rendu redoutable au lance-pierres. Ses traits abrupts sans demi-mesure inspiraient son être tout entier, jusqu'à ses mains calleuses pourtant agiles.
Il descendit de son arbre et choisit de contourner les bois par l'Ouest pour éviter Romil.
A l'orée, il aperçut Nao, assise aux côtés de la sorcière sur son rocher malveillant. La maison de la vieille, tapie au bord de la falaise, feintait la somnolence pour mieux épier les deux femmes.
Il avait toujours fui Mahiya car elle le terrifiait. Les enfants du village racontaient toutes sortes d'histoires sur cette femme renfermée, aussi fugace que l'air, et aucune n'aidait à s'endormir. Son air sévère, alourdi par ses yeux sombres, résonnait comme un avertissement : ce sera la dernière sommation, mon garçon ; reste où tu es, passe ton chemin, et tout le monde ne s'en portera que mieux. Aussi robuste qu'il était, le jeune homme ne s'était jamais aventuré à ennuyer les poules de la vieille ou à chaparder ses tartes. Ainsi fut-il soufflé de voir la petite Nao prendre un tel risque.
Nao.
Quelle fille étrange.
Sasha et elle avaient été amis, plus jeunes. Il aimait son rire sucré. Il se souvint d'un après-midi, dans son jardin, où ils avaient essayé de dompter des fourmis en les faisant trotter le long d'un circuit de brindilles.
« On va faire une course de fourmis, avait-elle dit. »
Malgré bien des efforts les résultats se révélèrent minces.
Il avait été marqué à jamais par ce qu'elle conclut en fin de journée, sa petite main dans celle, immense, de sa mère venue la chercher :
« Je veux être une fourmi quand je serai plus grande. Moi aussi je veux choisir mon chemin toute seule. »
Et elle souriait.
Elle lui parlait longtemps, quand ils rentraient de l'école. De ses parents, de cette montagne qu'elle trouvait si belle et des oiseaux qui picoraient sur le rebord de sa fenêtre au petit matin. Il la raccompagnait tous les jours, malgré le détour que cela lui imposait. Ils étaient alliés, discutaient de choses bien trop sérieuses pour leur âge, et ça leur plaisait. Elle lui disait qu'il était différent des autres, son seul ami parmi tous ces moqueurs ; à leur âge on est bien trop timide pour dire d'autres mots. Et puis au fil des jours, des goûters au bord de la rivière et des saisons, la petite fourmi prit son chemin sans que le petit garçon ne la retînt. Ils grandirent peu à peu et comprirent alors qu'ils n'attendaient plus la même chose de la vie.
Puis elle fut mordue par la mort de ses parents. Cet hiver-là, elle perdit la lueur qui scintillait dans ses yeux noisette. Elle ne vint plus à l'école et se mura dans le silence. Pariste et Kalie avaient voulu l'aider -ce qu'ils firent au début- mais la petite fille, grandie trop vite, apprit à se débrouiller seule. Elle avait pourtant besoin de Sasha, de leurs jeux, de leurs longs échanges sur la couleur des fleurs ou de leur vision de l'avenir, mais celui qui l'avait protégée des siècles auparavant mâchonnait ses remords. Il s'en voulait de s'être plus intéressé aux jeux stupides des garçons de son âge plutôt qu'à cette perle délaissée, et soignait sa conscience en l'ignorant.
Voilà bien des cycles maintenant qu'il ne lui avait plus parlé.
Les deux femmes se levèrent et contournèrent la vieille baraque. Sasha dut se déplacer pour ne pas les perdre de vue. Nao était encore plus belle qu'avant. C'était une femme, à présent, et sa peau blanche la rendait pure et désirable. Le jeune homme la dévora des yeux, comme s'il la découvrait, petite douceur à croquer. Ses cheveux de jais, brisés à mi-dos, brillaient au soleil et coulaient dans ses pas. Elle s'adressa à Mahiya et Sasha crut entendre sa voix légère malgré la distance.
La vieille rit fort, le vent souffla, et elles s'engouffrèrent dans la maison endormie.
06 mars 2008
VI/ Le village
Le village, posé sur la roche et assiégé par la forêt, traversait les âges sans ciller. Il n'avait jamais eu de nom, et personne n'avait jugé bon lui en donner un. C'était ainsi ; il se suffisait à lui-même, comme si le monde se réduisait à ses frontières, comme si tout ce qui existait résidait en son ventre. Personne n'en sortait, personne n'y entrait –ou presque. Nul n'avait besoin de le nommer puisque tous l'estimaient, résignés, comme le seul. Les légendes le disaient maudit mais lui-même n'y croyait pas. Au-dessus de la Vallée Blanche, il toisait le ciel depuis des millénaires et son aplomb lui donnait encore plus de hauteur. Il semblait défier l'Univers de l'oublier.
Quelques centaines de maisons, faites de pierres et de bois, abritaient sa population et battaient de vie. Les volets étaient colorés, et malgré les craquelures laissées là par la pluie, toujours flamboyants. Ils étaient le reflet du bonheur des villageois. Ils s'ouvraient avec entrain le matin, se fermaient avec douceur la nuit tombée, et fredonnaient chaque jour une mélodie pleine de grincements, de gonds qui craquent, de bois qui se réveille. Les cheminées fumaient en hiver et abritaient de gros nids au printemps ; ramonées l'automne venu, elles étaient fin prêtes à nouveau.
Des clôtures tordues, maladroites, cerclaient de petits jardins bruts et autant de potagers où poussaient les tomates. Les étables étaient modestes mais les bêtes heureuses dans ce monde végétarien. On utilisait leurs toisons pour en faire des vestes ou des tapis, on mangeait leurs œufs et leur lait durcissait les os. Elles aidaient aux labeurs, profitant du bon soin de leurs propriétaires.
Les gens vivaient simplement, en accord avec la nature et pleins de douceur. Le marché, deux fois par semaine, cristallisait leur unité pendant quelques heures, et illustrait le besoin mutuel du fermier pour le forgeron, du boulanger pour le cordonnier et du couvreur pour le potier.
Les gosses couraient partout, troquaient chez le confiseur leurs minces récoltes -des champignons pour la plupart- contre des pommes au sucre, et s'y cassaient souvent une dent de lait. Leurs parents, plus durs en affaires, échangeaient du pain contre de la laine, des meubles contre du bétail, ou un vase contre des semelles. Chacun y trouvait son compte, racontait ses histoires, et les sourires, toujours francs, s'accompagnaient de poignées de mains chaleureuses. On déambulait entre les étalages bariolés, dans les odeurs d'herbes et de soupe, on salivait près du caramel qui chauffait et l'on s'attardait chez le souffleur qui gonflait le verre rougi. La sérénité était partout.
Bien sûr, il y avait parfois des désaccords, mais tout se réglait rapidement et la rancune était un sentiment banni –le mot n'existait pas. Il n'y avait pas de chef mais un Conseil, qui se réunissait une fois par lune. Presque tous assistaient à cette assemblée et les décisions se prenaient à main levée. La maîtresse y réclamait de l'aide (le toit de l'école était troué) et le laitier cherchait un successeur ; ainsi coulait la vie.
Les traditions étaient fortes et la plus remarquable était aussi la plus rare.
Tous les vingt cycles, un homme dans la force de l'âge était choisi par le Conseil, parmi les volontaires, pour franchir la vallée et relier le village au reste du monde. Malgré la disparition systématique de tous les Traverseurs depuis la nuit des temps, ils étaient de nombreux candidats à chaque Election. Quand le verdict tombait, les vaincus, partagés entre déception et soulagement, félicitaient l'Elu. Son nom était gravé sur le grand tableau de bois, au-dessus de l'âtre de la salle de vote, et on lui remettait le Sceau. Son grand départ, célébré comme il se devait par un feu de joie, avait lieu exactement une lune après le vote, quand les premières étoiles disparaissaient. On lisait souvent dans ses yeux, juste avant qu'il ne se retournât définitivement, la tristesse de tout quitter, le désespoir de sa famille et un voile de résignation qui le vieillissait. Il partait gonflé d'espoir mais entendait, tout au fond de lui, la promesse d'une mort assurée.
Il n'était pas rare de ramasser, sur ses pas, quelques larmes perdues.
Certains villageois voulaient supprimer cette coutume stupide. Elle n'amenait que chagrin et faux espoirs, privait des enfants de leur père, des femmes de leur mari, et le village de mains. La malédiction était réelle ; il était vain de vouloir la briser. La vie était agréable là-haut et rien ne justifiait ces expéditions, mais on continuait d'envoyer ces pauvres bougres au trépas, parce que «c'était culturel».
Lia, l'épouse de Pior parti depuis deux semaines, ne s'était pas remise de cette perte. La colère, contre son mari, le Conseil, ce village idiot, rongeait son âme et elle n'avait plus foi en rien. Elle pleurait le matin, jusqu'au midi, et l'après-midi jusqu'au soir. Elle ne dormait plus. Durant la dernière lune, Pior lui avait dit qu'il regrettait de s'être proposé. Qu'il aurait voulu, si cela avait été possible, tout annuler et rester s'occuper d'elle. Mais la fierté l'avait repris, avait bâillonné ses dernières peurs, et l'avait fait marcher tout droit jusque dans la forêt et disparaître sans bruit. Depuis ce jour, la jeune femme était terne. Le désespoir la viciait : les couleurs étaient pâles, les goûts fades et les odeurs lisses. Son rêve, simple comme elle, avait été de fonder une famille avec l'homme de sa vie et couler des jours paisibles, partagée entre son amour de femme et son instinct de mère. Elle s'était imaginée coudre de petits pantalons et repriser de minuscules chaussettes. Aider aux devoirs, border de chaudes couettes et s'émouvoir de petites frimousses endormies.
Et voilà que toutes ces images s'évaporaient pour ne laisser qu'un vide douloureux, difforme. Assise dans le noir, dans la maison qui leur servit un jour de cocon, elle se demanda ce qu'elle deviendrait. Elle ne voulait plus retourner à l'école s'occuper des enfants des autres. Elle ne voulait plus entendre de rires légers, de pleurs, de cris, de questions ou de cloche. La poudre de craie ne salirait plus ses doigts et les pages ne tourneraient plus dans ses oreilles. Le gros trousseau de clés ne tinterait plus dans les serrures.
Kerin était de toute façon prête à la remplacer.
Pior faisait partie de la petite défense du village. Une unité de quelques hommes, courageux et entraînés, s'occupait de la sécurité des habitants. La forêt regorgeait d'animaux sauvages qui s'aventuraient parfois sur les terres de la commune à la recherche d'un peu de nourriture ; il fallait bien les en chasser. Le mari de Lia était le meilleur de tous : à la fois intelligent et solide, il bravait les dangers sans hésiter et rentrait, le soir, le sac plein d'histoires extraordinaires. Avec ses collègues, il patrouillait toute la journée et était quelquefois amené à monter sur un toit pour secourir un chat, ou porter un bambin écorché au genou jusqu'à chez lui. Les gens l'aimaient.
Il avait rencontré Lia au bal, un soir d'été ; fasciné par ce que les lampions dessinaient dans ses yeux, il l'avait invitée à danser. Ils avaient parlé de tout et de rien, s'enivrant de l'odeur de leurs peaux mêlées. Ils avaient tourné, volté, portés par la musique, et tout autour avait cessé d’exister.
Juste deux petits papillons dans le vent.
24 mars 2008
VII/ Encerclés
Il faillit toucher l’eau. Il avait été pris d’une envie irrésistible d’y plonger la main et de confronter sa raison à l’impossible. Et puis il entendit Lia. Elle était là, dans son crâne, et lui retenait le bras. Elle lui susurrait son amour pour lui, son espoir aussi, et les prières qu’elle envoyait chaque nuit aux étoiles.
Reviens-moi.
La pluie, avalée par la rivière, ne faiblissait pas.
Pior se releva, les tempes battantes, et saisit une pierre poisseuse. Il affrontait la Chose et son regard se voulait dominateur, mais ses épaules tombantes et sa jambe meurtrie le mettaient à nu, pitoyable petit garçon appelant sa mère en silence. Il jeta la pierre et la regarda voler avec crainte. Il redoutait le contact du caillou avec la rivière, comme si une mâchoire dantesque pouvait s’ouvrir en rugissant et le poursuivre. Il ne se passa rien. La pierre disparut dans l’eau et le silence pluvial, et la surface ténébreuse ne frémit pas. Croyant avoir mal vu il recommença, encore et encore, avec tout ce que sa main trouvait de galets, de bouts de bois, de terre et de mousses, avec la violence qu’alimentait son incompréhension –et la peur de l’inconnu. Il poussait des cris inhumains qui rebondissaient sur les montagnes en un écho désespéré. Ses esprits, une fois épuisé et assis, lui revinrent doucement. Par quelle sorcellerie cette immondice pouvait-elle exister ? La vie au village vous apprenait des tas de choses, et la Nature tout entière approuvait ses dires. On savait que l’eau éteignait le feu, que l’air dispersait les odeurs et gonflait les poumons, et que dans le sang coulaient les joies et les peines. On constatait que la lune changeait de robe chaque soir et manquait tous ses rendez-vous avec le soleil, et que les saisons faisaient tomber les feuilles des arbres. On savait fermenter le raisin et soigner le rhume par les cataplasmes, ou monter la glaise en vases, mais personne n’avait jamais entendu parler d’une eau maléfique. Etait-ce même de l’eau ? Pour Pior, cela était impossible. Il croyait voir là une créature infernale qui dépassait l’entendement, un parasite visqueux qui ricanait depuis les tréfonds de la terre.
Il était donc impossible de traverser la rivière sans y être englouti.
Il pouvait encore utiliser son arc, et relier l'autre rive avec la corde qu'il avait emportée, mais cette entreprise lui paraissait bien trop risquée. Non seulement à cause de la largeur du lit, mais aussi car il ne contrôlait plus rien ; le bois était gorgé d'eau et ses mains fragilisées par la faim. Il tomberait avant d'avoir atteint la moitié du trajet.
Désemparé, il décida alors de suivre le cours d’eau vers le Sud. Il arriverait bien quelque part.
Un jour.
Sur la berge, accrochés à un tronc d’arbre, pendaient un manteau et une besace. Abandonnés à la moisissure, ils paraissaient pétrifiés à jamais. Pior s’approcha et remarqua le même Sceau (en bien plus vieux) que celui que le Conseil lui avait transmis, épinglé au vêtement. Il fouilla les poches et le sac, mais n’y trouva rien d’autre qu’une glue noirâtre. D’autres Traverseurs étaient donc arrivés ici-bas ; qui était-il pour avoir eu la prétention d’envisager le contraire ? Celui qui avait laissé ses affaires ici, probablement pour nager vers l’autre côté, avait sans doute été happé, et, disparu à jamais, n’avait laissé comme toute trace de son passage ici que des bouts de tissus pourris.
Pior reprit son chemin et se dit qu’il ne voulait pas crever.
« Je vais me présenter à l’Election. »
Les mots avaient glacé l’air et même les sons n’y vivaient plus.
Lia s’était interrompue et avait reposé avec lenteur la patate et son couteau. Les mains essuyées sur le tablier que lui avait offert la mère d’une élève, elle s’était retournée vers son mari. Il se tenait dans le vestibule, campé sur ses bottes boueuses, et essayait de se montrer sûr. Mais ses yeux frémirent. Juste assez pour que sa femme ne s’en aperçût et ne comprît la hâte de cette décision. Elle savait que cette idée lui trottait, bien qu’il ne l’eût encore jamais clairement énoncée. Tout le monde au village parlait de la nouvelle Election et leur voisine, autour d’un thé la veille, avait émis l’hypothèse de la candidature de Pior.
« - Tu es costaud, et intelligent ! Je suis persuadée que tu y arriveras (sa voix était mutine).
- Je ne sais pas, je… (Il regarda Lia). Non, non, je reste ici.
- En tout cas, si tu changes d’avis, je te soutiendrai. Et je sais que nous serons nombreux. »
Il ne sut que répondre. Un remerciement eût entretenu cette possibilité ;
il ne le fallait pas. Il se leva et enlaça son épouse.
« J’ai bien trop à perdre ici pour le risquer. »
Mais le mal avait été fait. Depuis son enfance, il avait pensé à cette légende assez de fois pour s’imaginer rentrer victorieux, couvert de gloire, et offrir à son nom l’immortalité. A cette époque, il voulait être le Traverseur de sa génération et découvrir ce que cachait la Mer de Nuages sous sa robe. Et puis, entre temps, l’adolescent rêveur était devenu un adulte dans les bras de sa fée et n’avait jamais mentionné l’Election. Il avait presque oublié toutes ces histoires et avait nourri ses besoins d’héroïsme par de petites gloires quotidiennes, pour finalement accepter n’être qu’un homme parmi les autres.
Et voilà que le virus reprenait du terrain ; cette voisine frivole qui agitait ses jupons l’avait réveillé, plus rapide et agressif qu’autrefois. Après cette discussion Pior s’était éclipsé, prétextant une dernière ronde avant la nuit. En fait il n’avait qu’erré sur les hauteurs et tenté de combattre ses vieux démons. Ils se faisaient plus durs, rendus fous par la passion qui émergeait d’un long sommeil en s’étirant bruyamment. Quand il se fût décidé il l’avait annoncé à Lia.
« C’est une blague ? »
Il n’y avait plus rien de cette légèreté si séduisante dans sa voix.
« Pior, dis-moi que c’est une blague, insista-t-elle en avançant avec autorité. Cette cruche ne t’a quand même pas tourné la tête à ce point ?! »
Il avait maintenu son regard et dégluti. L’air s’était raréfié.
«- Elle n’y est pour rien. Elle m’a juste… (elle le coupa en sifflant :)
- Elle ne t’a rien du tout ! Ce n’est qu’une écervelée qui parle de ça, de notre vie, de la tienne, comme d’une vulgaire tarte aux pommes ! »
Lia avait tiré un coup de semonce pour qu’il ne se perde pas. Il était encore temps de faire marche arrière, et pour cela il fallait dissuader cet imbécile de son erreur ; taper vite et fort pour qu'il ne se relève pas, voilà le prix à payer pour préserver son paradis et vivre comme avant, insouciants et amoureux.
« Ne nous trahis pas... (elle faiblit : ) Je ne pourrais pas vivre sans toi... »
Elle baissa la tête et ne put retenir ses sanglots. Tu parles d'une dissuasion ! Elle n'avait jamais su faire semblant. Elle perdait pied et la terreur qui lui serrait la gorge se diluait en elle avec rage. L'amour de sa vie allait lui échapper et elle n'y pourrait rien.
« Elle m'a juste rappelé qui je devais être. »
Il ne bougeait pas.
« Et moi ? Qui suis-je ? (elle voyait flou) Tu m'appelles ta fée... »
Sa voix chevrotait à présent. Elle s'assit à même le sol.
« Comment peux-tu... »
Elle ne termina pas. Sa peine était si grande, et son coeur si petit comprimé dans ses poumons en feu. Un trou énorme s'était ouvert dans son ventre et aspirait ses dernières forces. Le sang battait son crâne et l'empêchait d'entendre même ses pensées. Tout était confus ; elle dérivait, chahutée par le courant. Elle devait attraper une branche et s'arrêter pour respirer sur la berge.
« Je tiendrai mes promesses, Lia. »
Il s'accroupit à ses côtés et lui caressa la tête, comme s'il voulait chasser le malheur qui s'y était niché. Il lui dit qu'il reviendrait après avoir découvert la vérité, qu'ils seraient heureux ensuite. Ils regarderaient leurs enfants courir dans l'herbe... Elle se redressa et s'enferma dans la chambre. Elle s'endormit profondément pour fuir ce village, son mari, sa douleur.
Tout alla ensuite très vite. Ils ne parlèrent pas beaucoup jusqu'à l'Election qui se tenait deux jours plus tard. Lia était prise de vertiges et s'affaiblissait de ne pas manger. Pior partait plus tôt au travail et en rentrait plus tard ; il ne supportait pas le mal qu'il avait fait à sa femme et avait l'impression de perdre un temps précieux. Elle ne le méritait pas, lui qui voulait devenir grand sans elle et lui brisait le coeur. Mais il serait vraiment digne d'elle, se dit-il, quand, de retour sur leur montagne, il lui ramènerait le trésor lové dans les entrailles de la Vallée Blanche.
Le soir du vote déchira à jamais le livre de leur vie. Pior était heureux d'avoir été choisi ; il en était même fou de joie. Mais tout était fini. Il ne pouvait désormais plus rester au village et retourner à son existence paisible. Il avait juste dit « Je pars » et Lia avait pleuré plus fort encore. Et puis, comme s'ils s'étaient rendu compte de l'importance qu'ils avaient l'un pour l'autre, ils changèrent radicalement durant la dernière lune et vécurent comme au premier matin. Elle cuisinait en chantant et saupoudrait ses plats d'un amour délicieux. Il ne travaillait plus, et l'emmenait se promener, effeuiller des marguerites. Ils s'aimèrent encore un peu.
A l'ultime instant, au départ de cette épopée qui rendait leur avenir incertain, elle lui intima l'ordre de lui revenir.
« Je te le jure. »
Et il s'envola.
Il boitait et n'entrevoyait aucune accalmie. Rien ne changeait : ni la pluie, ni la boue, ni les arbres. La rivière serpentait et disparaissait toujours derrière les pieds de la montagne. Il se demandait s'il avait fait le bon choix. Peut-être devrait-il essayer de nager. Abattre un sapin et clopiner sur le tronc était impossible, mais le désespoir est souvent responsable des pires stupidités. Pior ne voulait pas être stupide et chassa donc ces idées ridicules. Il poursuivait son chemin et se persuadait du dénouement heureux de cette aventure. Son enthousiasme se disloqua, encore quelques jours et autant de racines grignotées plus tard, quand resurgirent la veste et le sac. Au même endroit, dans la même position. Pior avait tourné en rond et était revenu au point de départ. Il comprit que la rivière encerclait la montagne et l'isolait du monde extérieur. Aucun bras ne s'échappait de la Chose. Il n'y avait aucun courant et la frontière était inviolable.
C'était encore pire que tout ce que le Traverseur avait imaginé.
Il lui fallait remonter au village, aidé de son épuisement et de sa patte folle, et annoncer la triste nouvelle.
Ne pas faiblir.
Rentrer.
11 juin 2008
VIII/ La rencontre
L’eau était trop chaude, et Nao avait laissé les herbes infuser trop longtemps. Assise en face de Mahiya, sur un petit tabouret instable, elle souffla sur sa tasse. La maison, froide et sobre, était à l’image de la vieille. Une table rustique aussi épaisse qu’un mur était encadrée de chaises dissuasives. La pierre omniprésente donnait au décor un air tombal. La décoration était spartiate ; quelques fruits dans une coupelle et des rideaux pourpres se chargeaient sans conviction de colorer la pièce unique. Ici, seul le lit semblait accueillant. Près de la cheminée qui crépitait, il paraissait moelleux comme un gros gâteau. Les deux fenêtres s’ouvraient sur la Vallée Blanche et l’on pouvait se croire flotter dans les nuages paresseux.
La jeune fille avait suivi l’aînée sans crainte. Elle se sentait bien à ses côtés. Et puis, elle n’aurait su dire pourquoi, mais quelque chose se préparait. La rudesse apparente de Mahiya cachait une douceur toute maternelle et suggérait un secret prêt à se rompre.
« Tu es une fille très intelligente, ma petite. »
Voilà. Ca commençait.
« Dans ton âme brûlent la fougue de la jeunesse et son alliée inséparable, la soif de vérité (elle sourit). Tu as beaucoup grandi. »
Nao écoutait derrière la fumée de sa tisane brûlante.
« Je t’ai connue toute petite, tu sais (elle avait dit cela comme si c’était incroyable). Tu étais déjà différente. »
Ce n’était pas une flatterie ; juste un constat. L’adolescente ne doutait pas de la véracité de ces propos, même si les rares souvenirs qu’elle avait de sa voisine ne justifiaient pas ce théâtralisme. Jamais les deux femmes ne s’étaient adressé la parole avant aujourd’hui, et tout ce que Nao savait de Mahiya tenait en quelques mots. Mais la jeune fille était sereine, pleine de confiance. Il lui sembla soudain avoir toujours attendu ce moment.
« Il te faudra avant tout apprendre à cuisiner ! »
Et le rire de la vieille claqua encore. Il était chaud et trahissait, lorsqu’il arrivait à ses extrêmes, les années passées. La jeune fille ignorait comment il était possible que quiconque fût au courant de ses piètres talents aux fourneaux.
« Je te connais, Nao. Beaucoup plus que tu ne le crois. »
Le temps s’étirait comme un vieil élastique et tout y prenait place avec plus de contraste. Chaque chose délaissait son insignifiance habituelle pour revendiquer son droit d’exister. Les sons, d’abord. Décidés à sortir de l’ombre, ils se répandaient plus assumés, et s’installaient sans retenue. Ils racontaient leur histoire d’air qui frémit au-dehors, de charpente en bois qui craque sous son âge, de cuiller qui tinte contre la céramique et de feu qui mange ses bûches. Les couleurs ensuite. Les gris se paraient de teintes jaunes épanouies, les noirs s’affirmaient avec les bleus tandis que les verts gonflaient. Les flammes jetaient leur lumière aussi loin qu’elles le pouvaient. Nao se sentait envahie par toutes ces informations, mais elle parvenait pourtant à les traiter sans en perdre la moindre miette. Elle sentait sa peau respirer et ses cheveux danser, les pierres de son collier rouler doucement sur son buste, et tout lui parvenait avec une absolue clarté. Les sens grands ouverts, elle prenait conscience de l’unité du monde. Elle comprenait. L’infinie complexité de l’univers qui l’entourait était en fait limpide de simplicité. Tout dépend de tout, et rien n’existe sans rien. Le chemin de la poussière au vent est pareil à celui de toute vie ; sous influence, à chaque instant, de facteurs sans nombre, sans réalité, et pourtant confluents en cette unité. Tout est un, chaque un forme le Tout. Pourquoi le comprenait-elle réellement à cet instant, elle n’aurait su le dire. Elle avait passé des heures à méditer, le soir à la bougie ou au jour frais, dans la forêt, sur le chemin du village, vers la mer de nuages, et c’était finalement là, devant la vieille aux mains sèches qu’elle entrevoyait le début de la réponse.
Je suis moi, pensait-elle, mais aussi l’eau qui tombe du ciel et les fraises que je mange. Je suis insignifiante mais unique et par conséquent, je rends le Tout unique. Je suis ma maison, ma voisine, je suis les oiseaux que je nourris et le pain que je leur donne. Je n’existerais pas telle que je suis ici et maintenant sans les arbres qui ont ombragé mes siestes ni les écureuils qui filaient dans leurs feuillages, sans la mort de mes parents ou ces nuages impassibles. Le système auquel j’appartiens est en perpétuel mouvement. Il change à chaque événement, à chaque mort, chaque naissance, et bat au rythme du Tout. Peu importe la force que j’emploie à vouloir choisir ma vie, à déterminer qui je veux être : mes actes dépendent du monde et l’influencent en même temps.
Tout avait pris forme très vite, en une seconde suspendue et déjà évanouie. Mahiya la ramena à la réalité :
«- As-tu l’impression d’avoir une place, un but, une raison d’être la Nao qui se tient devant moi ?
- Je crois que oui. J’ignore encore laquelle, mais je crois que oui. »
La vieille sourit et les plis au coin de ses yeux trahirent son soulagement. La tâche serait plus aisée. Les deux femmes s’observaient de part et d’autre de la table et de leur génération, et il passait entre elles bien plus que des mots ou des manières de politesse. Chacune voyait en l’autre ce bout d’elle qui lui manquait tant.
« Si je te dis que c’est à toi de la trouver, que me réponds-tu ? »
Penchée en avant, elle avait adopté un ton cachottier bien peu en accord avec son âge. La jeune fille grimaça et lança qu’elle en doutait. Avec un aplomb involontaire, elle dit ce qu’elle venait de comprendre. Que sa responsabilité était au même plan que n’importe quelle autre. Et que par conséquent, croire pouvoir trouver seule la raison de sa vie serait une illusion dans laquelle elle laisserait bien trop de forces.
« Je viens de comprendre cela en entrant chez vous. »
Elle était sûre et se tenait droite. Ses petites épaules parurent soudain s’élargir et attendre que le monde ne se pose dessus. Mahiya la trouva belle. Pas physiquement – bien qu’elle le fût réellement- mais de l’intérieur, car elle rayonnait, et l’énergie juvénile qu’elle dégageait la rendait fascinante. Tout en cette enfant, de son souffle calme à la détermination qu’on lisait dans ses yeux, la sublimait. La vieille en avait la gorge serrée.
« Ce qui prouve bien que je n’aurais pas pu devenir ce que je suis désormais sans vous avoir rencontrée. »
Ses yeux baissèrent vers la table qu’elle caressa.
« Ca fait un peu peur, mais c’est comme ça, non ? »
L’aînée était estomaquée. Ce petit bout de fille était, du haut de ses seize cycles, impressionnante de maturité. Bien sûr, elle était encore très loin de la vérité et Mahiya serait là pour l’aider à y parvenir, mais elle était déjà presque éveillée. Tout allait plus vite que prévu. L’heure approchait, et les moments qui y menaient ne ressemblaient délicieusement pas à ce que la vieille avait imaginé.
« Si, Nao, c’est ainsi. Mais c’est une chance ! Comprendre cela est inestimable. C’est se donner une autre dimension. Qui est conscient de ses faiblesses utilise mieux ses forces. »
La tisane avait tiédi et le monde retenait son souffle.
26 juin 2008
IX/ Le retour
Igmar cria.
Puis accourut.
Il faisait de grands gestes et perdait le contrôle de son zozotement. Sale comme le gamin qu’il était, il portait ses croûtes comme autant de trophées de chasse et ses vêtements bâillaient d’avoir été trop torturés. Tandis qu’il remontait de la forêt en contrebas, les lacets de ses souliers, défaits comme toujours, l’annonçaient en sifflant. Lalie surgit hors de l’étable et se précipita vers son fils, encombrée par sa robe et ralentie par ses sabots.
« Maman ! Maman ! Pior est rev’nu !! »
La joie s’échappait par les trous qui parsemaient le sourire du gosse.
« Y est vivant ! »
Lalie l’embrassa, soulagée de le voir sauf, puis lui demanda de la conduire au Traverseur, parti depuis maintenant presque une lune.
« Y s’est évanoulli ! » dit-il en pointant les bois.
« E-va-nou-i ! » articula sa mère, patiente.
Pior gisait sur le dos. Il était poisseux, blessé, amaigri et hirsute, mais il respirait et l’on pouvait saisir, entre deux murmures de vent, un filet de voix qui coulait hors de ses poumons en une litanie confuse. Perdus au milieu de son visage crasseux, ses yeux mi-clos fixaient le ciel.
« Eveillés…Il sera…Ils…La rivière…Je… »
Les sons rampaient dans sa gorge, s’étouffaient, abandonnaient, mouraient en gargouillis asphyxiés. Le Traverseur pleurait en silence et ignorait la femme et l’enfant.
« Va chercher ton père, vite ! Et préviens Bagil ! » somma Lalie.
Igmar acquiesça et jeta toutes ses forces dans la course qui lui avait été confiée. Il savait où trouver son père –dans son atelier, au bord du ruisseau- et le vieux Soigneur. Il avait compris, dans les yeux inquiets de sa mère, qu’il lui fallait faire vite.
« Pior » glissa-t-elle, « Tout va bien, maintenant. Tu es revenu. »
Elle s’était agenouillée et lui passait la main sur le front. Elle lui parlait lentement, comme une mère l’eût fait pour rassurer son enfant après un cauchemar. Sauf que tout cela était bien réel. Le Traverseur était rentré. Et ce qu’il avait vu en bas, ou de l’autre côté, l’avait rendu fou. Lalie essayait de le ramener à la raison, de calmer cette respiration si rapide et de tarir ces larmes muettes, mais rien n’y faisait. Pior était comme une coquille vide ; il semblait avoir perdu son âme, et les tremblements qui agitaient son corps le rendaient comme un gros insecte à l’agonie. Sa main gauche, crispée sur un bout de tissu, attira soudain l’attention de Lalie. Elle lui demanda de la laisser regarder ce qu’il tenait - ça va, tu es à la maison maintenant. Il ferma les yeux, répéta deux fois « le sceau » et lâcha prise.
C’était en fait un morceau de papier, pareil à celui dont étaient faits les vieux livres du village –ceux des ancêtres. Il était sale et humide, mais l’encre y tenait encore ; accrochée aux fibres avec force, elle ne voulait pas s’enfuir. Il y avait là des mots dont certains n’étaient plus déchiffrables, des dessins, les maisons, la montagne. Lalie se concentrait toujours quand les renforts arrivèrent. Le Village était bien organisé et cultivé ; on apprenait à donner les premiers secours, et l’on vous répétait bien de ne jamais toucher un blessé, de ne jamais le mobiliser, avant que le Soigneur n’arrive. Bagil, dont l’âge n’avait jamais été connu par quiconque, était déjà guérisseur quand Lalie avait vu le jour. L’art qu’il pratiquait était un secret bien gardé, que l’on disait transmis en une seule nuit. Le rituel se déroulait entre le Successeur, désigné à sa naissance par on ne savait quel sortilège, et l’Ancien, qui y perdait la vie.
« Merci Lalie, tu peux nous laisser maintenant. »
C’était une des rares fois où la femme avait entendu la voix rocailleuse du Soigneur. Il se tenait droit, encadré de Xael, le père d’Igmar, et avançait lentement. Il avait toujours ces attitudes calmes, pleines d’autorité, qui lui valaient la plus grande déférence de la part de tous. Il était grand comme un ours, et sa chevelure grisonnante se jumelait avec une barbe drue. Ses sourcils, aussi épais que des queues d’écureuils, plongeaient souvent entre ses yeux lorsqu’il réfléchissait. Son regard n’apeurait jamais mais savait se faire craindre ; porté par deux iris plus marrons encore que l’écorce des arbres, il se faisait comprendre sans équivoque. Quand Bagil souriait, sa peau tannée s’étirait comme celle d’un vieux lézard. Quand il riait, il tonnait autant que dix orages.
Puisque Lalie ne bougeait pas, il s’accroupit à ses côtés. Les cuirs qu’il portait dégagèrent leurs odeurs sèches, et ses colliers, faits d’os, de dents et de bois, clinquèrent. Il posa son énorme main sur l’épaule de la petite femme, et la pressa doucement.
« Ne t’en fais pas. »
Il sentait les onguents, et les gourdes nouées à sa ceinture clapotaient de potions parfumées. Ses potions ! Elles pouvaient tout faire ou presque. Elles faisaient partir la fièvre, muselaient la douleur, calmaient les démangeaisons, asséchaient les saignements, endormaient les insomniaques et appauvrissaient les délires. Bagil les utilisait souvent avec des pommades pour désinfecter une plaie ou refroidir les brûlures. Lalie en avait appliquée une sur la plaie que s’était faite Xael avec un tison rouge quelques cycles auparavant, pendant dix jours, sur les conseils du guérisseur, et avait été témoin de son efficacité. Le vieux pouvait tout faire.
Elle ne put s’expliquer pourquoi, mais elle ferma discrètement la main sur le papier que lui avait donné Pior. Elle retint son souffle et espéra que Bagil ne l’avait pas vue faire. Tout à coup, le Soigneur lui sembla suspect. Il dégageait quelque chose. Cachait un secret plus grand que celui de ses élixirs. Et les efforts qu’il fournissait pour simuler ne fonctionnaient que trop bien. Trop lisse, trop normal ; trop quelque chose, quoi que ce fut, mais trop. Lalie avait toujours eu des intuitions comme celle-ci. Elle avait d’abord pensé à l’instinct féminin, ce petit truc qui rendait les femmes si différentes, mais c’était plus que cela. C’était une chose profonde, qu’elle ressentait avec ses tripes, et qui ne la trompait jamais. Ça vibrait en elle et l’avertissait. Parfois, les impressions étaient agréables –comme quand elle savait où chercher pour trouver de bons champignons- et d’autres, mauvaises, sournoises, la prévenaient d’un danger ou d’un malheur. Elle n’avait jusqu’aujourd’hui jamais rien perçu au contact de Bagil, mais c’était désormais bien présent.
Et ça ne sentait pas bon.
Elle se leva et s’écarta avec son fils. Xael les embrassa avant de s’agenouiller à son tour. Son aide allait être utile.
« Pior, m’entends-tu ? » commença Bagil en fouillant dans sa besace élimée.
Le Traverseur ouvrit les yeux. Il tremblait de plus belle. Le Soigneur glissa une main délicate sous sa nuque et le fit boire.
« Je vais t’examiner », continua le guérisseur, « tu as de vilaines plaies. »
Il déchira délicatement les haillons gluants et soupira à la vue de la jambe de Pior. La blessure était profonde et avait noirci. Les croûtes n’avaient pas eu le temps de durcir à cause de la pluie, et de petits vers blancs couraient dans la chair meurtrie. Bagil se frotta les mains avec une poudre claire puis ôta le maximum de larves qu’il le put à l’aide d’une pince. Il appliqua de la crème sur la plaie qu’il banda avec force. Le pied était encore chaud et le Traverseur pouvait toujours le bouger. Il n’était donc pas trop tard. Rien d’autre ne le menaçait, à part peut-être la dénutrition et la déshydratation.
« Nous allons t’emmener chez moi. Il te faut reprendre des forces. Détends-toi. » conclut le vieux en lui faisant avaler un minuscule sachet d’herbes.
Pior gémit lorsqu’on le déposa sur le palanquin et s’endormit avant d’arriver dans la maison du Soigneur.
A son réveil, il se sentait bien. Ralenti par les médicaments, anesthésié par les baumes et baigné dans les huiles brûlées, il flottait dans un monde chaud, aux teintes oranges et brunes. Les sons lui parvenaient de loin, étouffés et déformés, mais il y distingua l’eau qui bouillait, les marmites qui sifflaient et des pas qui voulaient se faire discrets. Il avait la langue pâteuse et son corps lui répondait avec retard, étreint par une torpeur bien inhabituelle. Il était aussi mou que la guimauve qu’il aimait tant.
Il voyait un peu flou ; la lumière vacillante des bougies ne l’aidait pas. Des couvertures épaisses le maintenaient au chaud, au fond d’un lit confortable. A sa droite, sur une table de chevet, reposait un grand verre d’eau. Il voulut le saisir mais ne parvint qu’à le faire s’écraser au sol.
« Ah ! Tu es réveillé ! » lui parvint-il de la pièce voisine.
Bagil apparut dans l’embrasure de la porte. Il s’approcha du lit et posa le grand plateau qu’il tenait sur une table.
« Comment te sens-tu ? »
Il lui toucha le front et fut satisfait de ce qu’il y sentit. La fièvre avait maigri. Il apposa un linge humide sur le crâne du Traverseur et s’assit à ses côtés. Tout en soulevant les couvertures, il jeta un rapide coup d’œil au bandage de jambe et poursuivit :
« Tu en as bavé, hein ? »
Pior essayait de répondre, en vain. Il était encore trop fatigué.
Bagil lui demanda de se reposer ; il parlerait bien assez vite. De toute façon, il était hors de danger. Sa jambe avait été difficile à sauver, mais le Soigneur y était parvenu. Cela faisait presque trois jours qu’il dormait.
Le blessé se raidit. Il réussit à prononcer le prénom de sa femme.
« Elle est venue, bien sûr » le tranquillisa le Soigneur.
« Elle était très inquiète, et c’est bien normal me diras-tu. Tu étais dans un sale état. Elle passe tous les jours et te parle sans arrêt. »
C’était tout ce que Pior avait besoin de savoir. Il n’écoutait déjà plus. Il clôt les paupières et s’assoupit. Avant de sombrer, il pensa à Lia. Et à tout ce qu’il avait à raconter. Ils allaient voir. Ils allaient savoir. Tout était faux. Le mensonge était partout. Y compris dans cette maison.
03 juillet 2008
X/ Le livre
Le Village était en effervescence. Depuis trois jours, tous voulaient voir Pior, celui-qui-était-revenu. Le Traverseur était au cœur de toutes les conversations. Son nom courait dans toutes les chaumières et agitait toutes les langues. On piaillait devant la maison du Soigneur, spéculait à tout-va.
Les aînés désiraient comprendre : comment ce petit jeune avait-il fait pour devenir, déjà, et avant même d’avoir parlé, une légende vivante ? Le premier de tous les Traverseurs à retourner parmi les siens ? Pourquoi lui, et pas ceux d’avant ? Qu’avait-il à raconter de son périple ? Certains, admiratifs et fascinés, étaient sûrs qu’il avait fait preuve de grand courage. Qu’il avait bravé les dangers les plus insensés, et qu’il ramenait avec lui le Secret. D’autres, jaloux ou dubitatifs, pensaient qu’il avait rebroussé chemin, abandonné comme un pleutre ; après tout, il n’y avait aucune raison qu’il fût une exception. Les habitudes conditionnaient le raisonnement des persifleurs ; on aurait pu entendre dire, en tendant bien l’oreille, que le jeune homme ne méritait pas sa survie. Qu’il était une sorte d’anomalie. Une aberration. Une espèce de caillou malvenu, coincé dans des rouages pourtant bien huilés.
Les plus jeunes, à l’inverse, étaient unanimes : Pior était un héros. Les enfants se prenaient pour lui à la récréation, le dessinaient combattant des bêtes féroces et assaillaient leur nouvelle maîtresse de questions, émettant de sérieux doutes lorsqu’elle leur répondait que non, le Traverseur n’était pas un magicien.
Lia, elle, ne tenait plus en place. Le retour de son mari avait été plus éprouvant encore que son départ. Pendant une lune elle avait, bien malgré elle, fait le deuil de son époux. Elle avait occupé son temps auprès de ses bêtes, tissé plus d’habits que de raison et abandonné sa vie d’avant. Kerin, qui lui avait succédé derrière le pupitre, lui avait rendu visite de temps à autres et lui avait transmis les petits cadeaux de ses anciens élèves. Entassés depuis dans un tiroir, les poèmes et dessins perdaient de leur force ; l’amour qu’ils dégageaient fanait avec leur papier.
Et puis voilà, comme ça, Lalie était apparue ce matin-là, essoufflée et radieuse. Elle avait dit quelque chose comme « Il est de retour » et avait pris Lia, son amie de toujours, par la main. Elles avaient couru jusqu’à chez Bagil et s’étaient entretenues avec lui. Le Soigneur avait été rassurant : l’état de Pior était préoccupant, certes, mais il s’en sortirait.
Depuis, chaque jour, Lia se rendait au chevet de son mari ; elle passait des heures à lui parler, à toucher sa peau, à sentir la chaleur de ses mains. Elle se réappropriait l’homme qu’elle aimait. Elle avait mal avec lui, se sentait fiévreuse comme lui. Et souffrait de le voir si vulnérable.
Lorsqu’elle était dans cette petite chambre aux murs si fins, elle se gardait bien d’évoquer le papier dont lui avait parlé Lalie ; celle-ci l’avait mise en garde contre Bagil, avec une moue qu’elle avait voulue désinvolte :
« J’le sens pas, Lili. »
C’était sa formule pour dire qu’elle avait une intuition. Et elle ne se trompait jamais.
« Mais c’est quoi, ce truc ? » avait demandé Lia au papier muet.
Elles n’en savaient rien, et attendaient que Pior ne se réveille pour en apprendre plus. Elles avaient toujours été un peu méfiantes vis-à-vis des autres villageois et de leurs manières courtoises ; sous leurs airs aimables, les gens ici parlaient beaucoup trop et on ne pouvait réellement faire confiance à personne. Tout se savait. Tout se jugeait. Mieux valait garder sa langue dans sa poche et son avis avec.
« Entre, Lia. Il a repris conscience. » la précéda le Soigneur.
Il faisait nuit ; de dos, Bagil éclipsait le bougeoir qui les guidait. Les ombres dansaient et les murs, couverts d’herbiers, ondulaient avec elles. La jeune femme comptait les secondes qui la séparaient de Pior.
L’obscurité se refermait sur ses pas, comme pour effacer les traces de son passage. Plus on avançait, plus on s’enfonçait dans le petit couloir, moins on avait l’impression de pouvoir s’extirper de cet endroit ; il vous digérait vivant.
Le Traverseur était éveillé. Sa femme lui tomba dans les bras, et ils restèrent enlacés jusqu’à ce qu’il ne lance :
« Je t’avais dit…Je t’avais dit que je reviendrais. »
Il souriait –ou en tout cas, essayait. Il ne se souvenait pas, enchaîna-t-il, à quel point les yeux de Lia étaient beaux.
« J’ai tant de choses à te dire… » susurra-t-il en vérifiant que le Soigneur n’était plus dans la chambre. « Le papier », continua-t-il, « qui a le papier ? ». L’inquiétude. La vraie.
« C’est Lalie. Elle ne l’a dit à personne. »
Il souffla et ses traits se détendirent un peu.
« Ecoute, ma fée, j’ai découvert la Vérité. »
Silence. Souffles retenus.
« C’est long, et insensé, mais tu dois me croire. »
Lia avait peur de ce qu’il allait lui révéler ; il se comportait comme un animal pris au piège, et son inquiétude était contagieuse. La jeune femme hocha la tête et l’écouta avec attention, sans jamais l’interrompre :
« En bas, sous la Mer de Nuages, il pleut en permanence. Il fait aussi froid qu’au beau milieu de l’hiver ici, et on a l’impression de descendre pendant des lunes, sans rien apercevoir d’autre que des sapins. »
Il raconta sa chute, la faim, la terreur, l’instinct primitif de survie. Il tenta de décrire la Rivière, avec ses mots à lui, puis l’isolement de leur montagne.
« Il fallait que les gens sachent. On ne peut pas traverser. »
Le froid rampa sur la peau de Lia et l’hérissa. Cette histoire prenait une tournure déplaisante.
« Et puis, pendant la remontée, j’ai eu de la chance. Je luttais, tu sais, et je ne pensais qu’à toi. » Il lui embrassa la main. « Je suis tombé dans un trou. »
Elle avait peur pour lui, pour le Pior de l’histoire, et se sentait un peu bête. L’imaginer autant chahuté la rendait nauséeuse.
« D’abord, j’ai cru mourir. Pour de bon. Ma chute n’a duré qu’une fraction de seconde, mais elle m’a paru longue comme une vie. Je me suis retrouvé dans une grotte. J’y voyais encore moins qu’à la surface. Je pouvais sortir –je voulais sortir– mais j’ai aperçu une galerie. »
Le vent cognait contre les petits carreaux. Il voulait entendre la suite.
« J’étais terrifié. Et si ç’avait été en fait la tanière d’un ours ? Il m’aurait été impossible de lutter. Pourtant, j’ai avancé. Au bout de quelques pas, il y a eu cette lueur… »
Lia vivait le récit. Elle était là, dans la caverne, elle entendait la pluie au-dessus, l’air couler dans le boyau glacé, et elle grelottait. La terre exhalait ses remugles de mousse et de pierre tandis que le temps était figé, réduit à un espace clos sans âme.
« C’était ténu ; juste de quoi découper les contours de la roche. Des vers luisants. C’étaient des vers luisants. Ils me guidaient. »
Ses paroles se faisaient plus saccadées, comme s’il essayait de rassembler ses souvenirs.
« Et puis, une deuxième cavité, plus grande. Beaucoup plus grande. Qui résonnait. J’étais dans le ventre de la montagne. Dans son estomac. »
Bagil faisait chanter ses marmites au loin. Il ne fallait pas qu’il entende tout cela. Il fallait parler doucement.
« Il y avait un rocher, en plein milieu. Il ressemblait à un énorme nombril. Et dessus, un coffret en bois. C’est tout. Je suis dans la Terre et voilà tout ce que je trouve ! »
Pior s’agitait.
« Il n’était pas fermé. Il attendait d’être ouvert. On l’avait posé là, comme ça, il y a longtemps. J’ai soulevé le couvercle. Il y avait un gros livre. »
Il avait écarté les mains pour illustrer ses dires.
« Je l’ai emporté, suis ressorti de la grotte, me suis abrité sous mes peaux et j’ai lu. Tout. Les couvertures étaient épaisses et ramollies par l’humidité. Il n’y avait pas de titre, juste un poinçon que je n’avais jamais vu auparavant. L’écriture était ancienne, avec de grandes boucles et de longs traits ; la main était précise, habile. »
Lia n’en revenait pas. Soit, on ne pouvait pas traverser. Soit, on ne savait pas pourquoi ni comment. Mais ce livre… ce livre ? Au beau milieu de nulle part ?
« Ça racontait quoi ? » n’avait-elle pu s’empêcher de demander.
Il scruta la chambre, la porte, le couloir, et se pencha vers elle.
Il devrait choisir ses mots.
